Jessica Chastain au parloir

À côté de lui, Quentin Tarentino passerait presque pour un réalisateur de films muets. Pour « Le grand jeu », Aaron Sorkin n’a pas abdiqué sa réputation d’un dialoguiste compulsif avec des échanges compacts distribués à la mitraillette. Sur les 160 minutes que dure son dernier long métrage, on se prend à rêver d’une version courte. Néanmoins le film se laisse voir sans déplaisir à quelques réserves près.

« Le grand jeu » raconte l’histoire de Molly Bloom, une jeune fille d’abord destinée au ski de compétition sous la férule d’un père (Kevin Costner) aussi autoritaire qu’exigeant, puis à une carrière dans le droit. Mais les hasards de la vie font qu’elle va devenir une organisatrice célèbre de tables de poker pour joueurs capables d’aligner jusqu’à 500.000 dollars sur le tapis vert. Le scénario est tiré d’une histoire vraie.

Les parties de poker sont assez bien vues avec une voix off, celle de Jessica Chastain et une caméra qui surplombe l’ensemble comme un drone surveillant les mises. Molly explique à toute « blinde » -c’est le cas de le dire-  les subtilités stratégiques du jeu. La distribution des personnages est copieuse. Il y a par exemple ce participant qui joue intelligemment jusqu’à ce qu’il soit confronté à un « cave » sans réaliser à qui il a affaire. Il tombe dans le piège d’un faux bluff à plusieurs zéros, c’est à dire de haut, droit dans une spirale où tout va aller de mal en pis.

Les joutes psychologiques sont ainsi bien rendues, tout comme les motivations. Un jeune particulièrement habile pour plumer ses adversaires (Michael Cera) explique que son grand plaisir n’est pas d’entasser en pyramide les jetons devant lui, mais de « détruire des vies ». Phénomène qui s’enclenche dès lors qu’un joueur (celui qui vient de perdre face à un débutant) déclare qu’il va se « refaire ».  Même les non-joueurs de poker savent que ce verbe une fois prononcé, signe le début de la fin, tout comme les serments d’ivrogne.

Le film est à deux voies. En dehors des tables de poker, « Le grand jeu » montre comment Molly Bloom se défend face à la police fédérale qui l’accuse d’avoir touché des commissions en plus des pourboires, ce qui est illégal aux États-Unis. Il en résulte entre elle et son avocat (Idris Elba) cette surabondance de dialogues magistraux, quoique susceptibles de lasser des spectateurs ayant déjà bien intégré les données du problème. C’est, pourrait-on dire, le complexe du parloir.

Jessica Chastain porte le film sur ses épaules en investissant à fond le personnage mais parfois un peu trop. Après un « temps d’enquête » sur la vraie Molly Bloom ainsi qu’elle l’a déclaré au Parisien, elle a construit son rôle en le vulgarisant sans doute de façon un peu caricaturale, notamment à travers sa coiffure, son maquillage et son soutien-gorge « rembourré ». Elle se déplace avec une non-élégance voulue. Il y a souvent quelque chose de gênant quand une actrice (ou un acteur) qui a des manières et des revenus par ailleurs, s’amuse à jouer les jouer les gens ordinaires. Cela étant, Jessica Chastain n’a pas eu une enfance particulièrement dorée. Dans une interview en 2013 à USA Today, elle avait déclaré avoir toujours eu peur de devenir une sans-abri et que c’était pour cette raison qu’elle avait décidé de devenir actrice.

« Le grand jeu » est néanmoins un film à l’intensité accentuée par une direction d’acteurs sans faille. La prestation de chaque personnage secondaire et même en-dessous s’apparenterait presque à un premier rôle. Le jeu de l’avocat, tout en opposition au caractère de Molly Bloom, est pondéral. La fin semble un peu tronquée, le générique arrivant un peu par surprise, comme un rideau de théâtre tombé trop tôt. Et on en sort comme à l’issue d’une partie de poker, un peu épuisé mais satisfait d’avoir gardé sa chemise.

PHB

« Le grand jeu », image extraite

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Une réponse à Jessica Chastain au parloir

  1. Philippe Person dit :

    Molly Bloom ?…. Comme Molly Bloom, la femme de Leopold ?
    Je n’ai pas vu le film, mais cette allusion joycienne m’intrigue… et votre photo du film avec, comme on disait du temps de ce bon vieux Harvey W, la « belle Jessica » me trouble…

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