Il était une fois un album photo…

C’est toujours un plaisir de se rendre au Théâtre Mouffetard devenu, depuis novembre 2013, Le Mouffetard – Théâtre des arts de la marionnette. Non seulement le lieu est on ne peut plus plaisant, niché au fond d’une petite cour au cœur du charmant 5e arrondissement de Paris, mais les spectacles y sont de grande qualité et, le plus souvent, très étonnants.

Se situant au croisement des genres, associant aussi bien théâtre, écriture, danse, arts plastiques et recherches technologiques les plus avancées dans le domaine de l’image et du son, il semble avoir pour mission de nous surprendre en permanence. Et pour le meilleur bien évidemment. Profitons-en pour saluer au passage le remarquable travail de l’équipe de direction, dénicheuse de perles rares. “Vies de papier”, le spectacle qui se joue actuellement jusqu’au 27 janvier, ne déroge pas à la règle, loin s’en faut.

L’histoire commence à Bruxelles, en septembre 2015, dans une brocante où Tommy Laszlo, l’un des membres de la Compagnie La Bande Passante, avait pourtant pris la sage et ferme résolution de ne rien acheter ce jour-là. C’était sans compter sur un imposant et volumineux album photo de couleur rouge, aux tranches dorées, qui attira aussitôt son attention. L’objet, malgré un âge certain, semblait remarquablement conservé : toutes les pages étaient en excellent état, aucune photo ne manquait… Mais, ce qui frappa le plus l’intéressé, par-delà le côté impeccable de l’ouvrage, c’était la qualité et la singularité du travail de mise en forme, digne de celui d’un plasticien : les photos, nombreuses, en noir et blanc, étaient d’origine et de taille différentes, organisées avec un soin particulier, parfois découpées, agrémentées d’ajouts extérieurs, de dessins, de peintures… La couleur y pénétrait de la plus jolie des manières. C’était aussi un album qui tournait autour d’un seul personnage, de sexe féminin, de sa naissance à son mariage. Et, le plus étrange, aucune annotation visible, comme c’est le plus souvent l’usage, ne venait situer ou raconter la vie de cette personne. Puis, deux images frappèrent tout particulièrement le promeneur : celle, incongrue, d’un bébé en pleurs, en gros plan, dont le visage violacé dans un halo de lumière était du plus grand comique et, plus loin, une photo de famille à la plage au-dessus de laquelle flottait un drapeau avec une croix gammée… Soudain la grande Histoire, dans ses heures les plus sombres, rejoignait la petite histoire…

Intrigué, non seulement Tommy Laszlo acheta l’album photo, mais il invita aussitôt son ami et comparse Benoit Faivre à le rejoindre pour lui montrer son acquisition. Très vite germa alors chez ces deux adeptes du recyclage d’images, l’idée de découvrir l’histoire de cette femme au centre de l’album et, pendant de longs mois, nos deux artistes se transformèrent en de patients et méticuleux détectives. C’est cette enquête – cette “quête” devrait-on dire – que raconte le spectacle. Une quête qui les mènera de la Belgique à la Hongrie en passant par l’Allemagne et nous, avec eux. Sans ménager leur peine, leur album sous le bras, les deux amis à l’âme d’aventurier se sont ainsi rendus sur les lieux désignés par les clichés, ont interrogé des spécialistes de la Seconde Guerre mondiale, des généalogistes, leur propre famille… En suivant les traces de cette inconnue, en marchant dans ses pas, les deux protagonistes ont plongé non seulement dans la vie de cette femme, mais également dans l’histoire mondiale et leur propre histoire familiale car le destin de Christa, cette immigrée née en Allemagne en 1933, année qui marque l’accession d’Hitler au pouvoir et mènera l’Europe au conflit mondial que l’on sait, les renvoie chacun à la trajectoire de leur propre grand-mère.

Toute la force de cette recherche et, par conséquent, de ce spectacle, repose dans cette convergence des personnes, des espaces et des temporalités. Par ce travail de mémoire, en libérant la parole de leurs proches – celle du père, pour Tommy et celle de la grand-mère, pour Benoit –, les deux artistes nous amènent à comprendre le fascinant processus qui transforme le passé en souvenir. Et nous renvoie nous aussi à notre histoire intime et familiale. Ainsi une chaîne se forme-t-elle subrepticement entre la vie de Christa, celle des deux plasticiens et la nôtre…

Pour faire de cette quête un spectacle, la compagnie se sert exclusivement de la vidéo en jouant de la temporalité : la vidéo enregistrée où l’on suit les protagonistes dans leurs recherches passées – l’émotion, comme le suspense, sont continuellement au rendez-vous car le spectateur ne peut que lui aussi se prêter au jeu de l’investigation – et la vidéo en direct où nous sont montrées en gros plan les images de l’album qui recouvrent le plateau et que les artistes manipulent à notre attention tout au long de leur récit. La mise en scène est, cela va sans dire, tirée au cordeau. Simple et essentiellement technique. Tommy Laszlo et Benoit Faivre ne jouent pas, mais racontent leur aventure, un micro à la main.

Et les marionnettes dans tout ça ? nous direz-vous. Il ne s’agit pas réellement de marionnettes, mais de figures découpées, puis collées, qui forment tout un univers de papier dont la compagnie La Bande Passante a fait sa marque de fabrique. Ainsi retrouvons-nous, à la fin du spectacle, les images vues et revues de cet album qui nous est, à nous aussi, devenu presque familier, dans un beau carrousel de papier. Des images dont nous connaissons désormais l’histoire. Et parmi les images de Christa se sont glissées d’autres clichés tel celui de la grand-mère de Benoit toute jeune avec son premier mari… Tout comme dans le récit, les vies des uns et des autres se sont entremêlées pour ne plus former qu’un tout. Une œuvre en soi. Des “Vies de papier” que nous ne sommes pas prêts d’oublier….

Isabelle Fauvel

“Vies de papier” par La Bande Passante. Direction artistique et interprétation : Benoit Faivre et Tommy Laszlo.
Le Mouffetard – Théâtre des arts de la marionnette du jeudi 11 au samedi 27 janvier 2018
Puis, en tournée :
• du 6 ou 7 février – L’Arc, Scène Nationale du Creusot
• 13 février – Théâtre de la Madeleine, Troyes
• du 19 au 23 mars – CCAM, Scène Nationale de Vandoeuvre-les-Nancy
• 5 avril – L’Illiade Illkirch-Graffenstaden
• 7 avril – La Broque / Schirmeck
• 10 avril – Festival FACTO / La Méridienne, Scène conventionnée de Lunéville
• 17 avril – Muntzenheim / Espace Ried Brun
• 22-23 mai – Festival Perspectives, Sarrebrück (Allemagne)
• Juillet – Festival Récidives, Dives-sur-Mer
• du 20 au 23 septembre – J-365 Charleville
• Octobre – Figurentheater à München (Allemagne) • Novembre – Festival UNIDRAM à Potsdam (Allemagne)
• Novembre – Festival de la SCHAUBUDE BERLIN (Allemagne)
Site de la Compagnie La Bande Passante

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