Arrêtons d’aller fumer des cigares à la Maison Blanche…

… et faisons notre boulot de journaliste, tel est en substance l’un des messages contenus dans le film « Pentagone Papers ». D’où il ressort également, entre autres choses, qu’un journal est au services des gouvernés et non des gouvernants. « Pentagone papers » relate un épisode crucial de la presse américaine au début des années soixante-dix en pleine guerre du Vietnam et alors que le président des États-Unis est Richard Nixon. Hormis un petit quart d’heure introspectif qu’il n’aurait pas été inutile de réduire, le film de Steven Spielberg est en tout point passionnant.

Il y a d’abord cette problématique terre à terre d’un grand journal, le Washington Post, qui doit lever des fonds en Bourse afin d’assurer sa survie. Les conseillers enjoignent sa directrice Katharine Graham (Meryl Streep), de ne pas trop investir sur le recrutement de reporters. Ce à quoi elle elle rétorque « quality drives rentability » ce qui signifie que plus on mise sur la qualité plus on gagne. Quoique de nombreux investisseurs de part le monde ont pu boire la tasse avec une telle formule, elle n’en est pas moins jolie.

Le film débute au Vietnam. Une escouade de militaires américains progressent dans la jungle et sous la pluie avant de tomber dans une embuscade. Au milieu d’eux, un observateur prend des notes. De son travail va résulter un rapport top secret qui indique sans nuances que l’Amérique n’a aucune chance de gagner la guerre. Dès lors, le New York Times et le Washington Post vont entrer en concurrence frontale pour délivrer une information pondérale selon laquelle il convient pour des questions d’image de poursuivre le conflit. Il suffit, avant d’aller le voir le film, d’avoir en mémoire l’hécatombe de victimes vietnamiennes ainsi que les milliers de morts parmi les rangs américains, pour comprendre l’enjeu que représentait aux yeux du pouvoir, la publication d’une vérité des plus gênantes. Des milliards de dollars dépensés pour les bombes incendiaires au napalm, la dispersion massive de plus de 80 millions de litres d’agent orange, un herbicide extrêmement toxique pour les humains destiné à éradiquer la jungle et les récoltes, tel était le cocktail mortel de l’armée américaine pour une guerre dont l’histoire a démontré qu’elle était effectivement ingagnable.

« Pentagone papers » a ceci de bon qu’il nous plonge dans une presse qui avait encore toute sa puissance. En tant que rédacteur en chef du Washington Post, Tom Hanks alias Ben Bradlee s’est parfaitement glissé dans le rôle. Son physique assez neutre lui avait déjà conféré une certaine crédibilité dans de nombreux films. Là où des personnalités plus affirmées, plus connues pour leur gueule de l’emploi, auraient échoué. Le tandem sous tension qu’il forme avec Meryl Streep est des plus efficaces. Femme dans un milieu d’hommes, elle mène la barque avec finesse et vigueur sans qu’une idée féministe ne l’effleure et pourtant sa démonstration vaut bien bien mieux que moult tribunes revendicatives sur ce thème.

Au sortir de ce film qui sent bon et fort le papier et l’encre, avec encore le très doux tintamarre des rotatives au siège de nos tympans, on ne peut qu’avoir une pensée triste pour cette presse française qui à l’aube du vingtième siècle, égalait en titres et en volumes de tirage, celle des États-Unis.

 

PHB

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2 réponses à Arrêtons d’aller fumer des cigares à la Maison Blanche…

  1. Philippe Person dit :

    Ah ! le bon vieux journalisme américain dans le bon vieux cinéma de Spielberg !
    Passez votre chemin, amis de la vérité, amis du cinéma…
    J’ai un ami qui fut assistant de Rohmer et de Louis Malle qui a tout dit du film de Spielberg : « Dégoûtant »…
    Pour moi, si on regarde bien le film, on comprend mieux pourquoi les Américains ont bien eu raison d’élire Trump…

  2. Spielberg que je n’apprécie pas plus que ça d’habitude, touche un large public, d’où l’intérêt de voir ce dont il parle. Ici, il évoque une certaine liberté de la presse, ou plutôt l’entêtement d’une poignée de journalistes, mais il évoque surtout la position sociale et professionnelle des femmes à cette époque et leur prise de conscience du pouvoir qu’elles doivent prendre. D’un point de vue pédagogique (militant Spielberg?) c’est parfait.
    Dans l’histoire du cinéma on retiendra le lifting réussi de Tom Hanks et la voix de Meryl Streep qui atteint, 40 après, celle qu’elle prêtait à « la vieille » Karen Blixen dans Out of Africa. Troublant!

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