Célébration du livre non coupé

À moins que vous ne soyez bibliophile aguerri ou collectionneur avisé, il y a peu de chance que vous ayez fait récemment l’acquisition d’un livre “à l’ancienne“, non coupé, qui nécessite un coupe-papier et attend encore la défloration du premier lecteur. Le livre «non coupé» (ou «non massicoté») est devenu une rareté, voire une curiosité. Seuls quelques très rares imprimeurs le proposent encore.

Pour la jeune génération, l’image du lecteur tranchant soigneusement les pages au fur et à mesure de sa lecture évoque immanquablement le souvenir du grand-père ou de l’arrière-grand-père. 

Et pourtant ! Le livre non coupé, le plus souvent associé au beau papier, reste pour les amateurs le nec plus ultra, l’objet de luxe, comme le microsillon par rapport au disque compact ou la montre mécanique par rapport à la montre à quartz. Pour un amateur de livres anciens, la mention « n.c. » (« non coupé ») toujours précisée par le libraire, est un plus. Il signifie que l’ouvrage est encore dans son jus, que personne ne l‘a ouvert avant lui et que, malgré son grand âge, il n’a rien perdu de son attrait.

Les éditions Du Lérot, à Tusson (Charente) impriment encore ce type
d’ouvrages et publient notamment sous cette forme, depuis 2000, l’excellente revue trimestrielle « Histoires littéraires ». Les abonnés, le plus souvent amateurs de livres autant que de littérature, connaissent le plaisir subtil et raffiné de recevoir la revue, de parcourir d’abord le sommaire et de commencer à entr’ouvrir l’objet de leurs futures délices. Des petites maisons d’édition, souvent confidentielles, confient à l’éditeur le soin de fabriquer des petites plaquettes que l’acquéreur devra lui-même ouvrir artisanalement.
Le geste auguste du coupeur de pages n’est pas inné et demande un certain entraînement.

Il ne faut pas utiliser n’importe quel objet. Un couteau trop effilé risque de faire des dégâts. Une page déchirée et c’est la catastrophe ! Le non initié apprendra, empiriquement, les précautions à prendre : comment ouvrir l’ouvrage sans le casser, comment placer la lame, dans quel sens la diriger. Il devra mesurer la pression à exercer et ne pas trembler. Il pourra se référer à Italo Calvino (in “Si par une nuit d’hiver un voyageur“, 1979): « Pour avancer dans la lecture, il faut d’abord un geste qui attente à la solidité matérielle du livre, pour donner accès a sa substance incorporelle. Pénétrant entre les page en dessous, la lame remonte vivement, ouvre une fente verticale par une succession de secousses qui attaquent une à une les fibres et les fauchent … S’ouvrir un passage dans la barrière des pages au fil de l’épée, voilà qui va bien avec l’idée d’un secret caché dans les mots ».

Nostalgie du passé ou caprice de vieux collectionneur, qu’importe : tous les bibliophiles vous parleront de l’irremplaçable plaisir sensuel provoqué par la lente défloration d’un livre encore intact, ils parleront du « frisson du couteau d’ivoire dans les pages non coupées » que décrivait Théophile Gautier.

Mais la mécanisation, la commodité, le progrès (mot qui prend un sens différent selon l’époque où il est prononcé) l’ont emporté sur l’esthétique ou le caprice de quelques bibliomanes. Aux éditions Du Lérot, il n’est pas rare qu’un livre soit renvoyé sous le prétexte… « qu’ il n’est pas terminé » ! Information confirmée aux éditions José Corti qui ont longtemps proposé ces ouvrages : « Vendre des livres non massicotés nous valait très souvent des lettres de récriminations sur le mode : “vos livres ne sont pas finis“ ». En revanche, les même éditions notent aujourd’hui qu’il ne se passe pas un mois sans que ne leur parvienne la demande de livres non massicotés (du nom de Guillaume Massicot). Au point que lorsque l’éditeur a créé il y a quelques années, une collection de semi-poche, il l’a intitulée non sans humour  « Les Massicotés ».

Coupe-papier japonais. Collection Alain Boutry

Parler de ces ouvrages qui sont les bêtes noires de Gallica (tant qu’ils ne sont pas coupés, impossible de les numériser !) conduit immanquablement à évoquer le coupe-papier aujourd’hui devenu objet de collection au même titre que les ex-libris. Les matières les plus diverses, et parfois les plus nobles, ont été utilisées pour fabriquer ces indispensables objets tranchants : bois, métal précieux, ivoire, os… Certaines pièces sont de véritables œuvres d’art comme ces précieux coupe-papier japonais d’une grande variété et d’un grand raffinement créés entre la fin du XIXe siècle et le début du XXe. Peu ou pas d’études ont été consacrées à ces objets aux lames gravées différemment sur chaque modèle et aux poignées finement ciselées. Le plus étonnant est que l’utilisation du coupe-papier était inconnue au Japon (le livre japonais ne le nécessite pas). Les pièces rares conservées aujourd’hui par quelques rares collectionneurs avisés résultaient vraisemblablement de commandes venues d’Occident.

Gérard Goutierre

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5 réponses à Célébration du livre non coupé

  1. Vera Dupuis dit :

    un délicieux moment de lecture matinale, le monde semble s’arrêter sur un petit geste charnel oublié, Cher H. Gérard Goutierre ce fut une lecture captivante – herzerfrischend – comme on dit chez nous à Hamburg, aussitôt lu on a envie de le partager avec ses amis , merci pour votre mode d’emploi, à la prochaine page que je vais couper ma main va trembler, l’angoisse de la page déchiré.

  2. Philippe Person dit :

    Si je me souviens bien, José Corti publiait encore des livres non coupés il y a peu… J’ai lu des Gracq avec un coupe-papier… En revanche, Grozdanovich était publié coupé chez Corti…
    Je me souviens avoir essayé de lire des non-coupés sans les couper… C’était possible, mais épuisant !
    Merci Gérard…

  3. Pascal dit :

    Le lecteur de livre non coupé est comme l’explorateur à l’orée d’une forêt vierge, avide de découvertes et d’inexploré. Le coupe-papier remplaçant la machette, bien sûr. La coupe verticale (cf Italo Calvino) est un moment de pure jouissance lorsque le fil du coupe-papier fait entendre la douce musique du papier qui cède sous la poussée prudente du lecteur impatient. En revanche, la coupe horizontale est un exercice autrement délicat parce dans ce sens là, la trame du papier fait de la résistance et parce qu’on attaque quatre épaisseur de papier au lieu de deux en vertical.
    Face à un livre non coupé, le lecteur se trouve devant une alternative. Il y a les amateurs de la méthode du hussard de papier. Celui-là s’élance bravement lame au clair pour tailler, tailler et tailler encore… jusqu’à ce qu’il n’y ait plus rien à tailler passé la dernière page et que le livre n’oppose plus aucune résistance. Et puis il y a les flâneurs, les lecteurs buissonniers qui aiment à séparer les feuillets comme on écarte les branches en progressant dans la forêt, au fil de la lecture, en préservant le mystère qui les attend au détour d’une page ou d’un chapitre selon le rythme de lecture de chacun et son degré d’impatience. Bonne lecture à tous et merci à Gérard d’avoir sorti de l’ombre ce moment si intime et en même temps (désolé de cette expression si politiquement correcte!) si révélateur de notre rapport à l’imprimé.

  4. Carmen de Santiago dit :

    Votre article exquis nous fait de plus en plus gérardphiles.
    Bien à vous,
    Dominique et Carmen

  5. Mettons Ismaël dit :

    Couper une page après l’autre en cours de lecture. Jamais fait cela me semble-t-il. Comment s’arrêter au milieu d’une phrase, au pied d’une page … interrompre sa lecture avec la nécessité de reprendre son coupe-papier.
    D’autant plus lorsque, comme moi, on aime lire la nuit – dans un lit bien souvent (ou sur un canapé) – et que le geste auguste du coupeur y serait bien malaisé.
    Je coupais donc au minimum chapitre par chapitre … mais en fait très souvent le livre entier. Avec le terrible inconvénient lorsqu’on coupe 150 pages l’une après l’autre qu’il y a souvent (toujours) un coup (au moins) où le geste fourche et où la page 109 se retrouve avec un ajout de papier appartenant à la page 110, laquelle se retrouve conjointement avec un manque aussi tragique que définitif.
    La double peine pour les maladroits … et les impatients dans mon genre ! À ce propos, grand-mère me répétait régulièrement que tout vient à temps à qui sait attendre. Je lui disais gentiment « oui mémé » … sans évidemment adhérer à cet éloge de l’attente. Aller donc demander au capitaine Drogo ce qu’il en pense !
    Il n’empêche, accepter de « donner du temps au temps » était, et demeure, un atout indiscutable dans cet exercice méticuleux.
    Du coup, ne l’étant par nature guère … méticuleux et patient, je possède quelques « Grands papiers » que je vénère … parce qu’ils abritent des textes qui me sont particulièrement « chers » (c’est d’ailleurs la raison pour laquelle je leur voulais le plus « précieux » des écrins … notion dans laquelle le pécuniaire n’a par conséquence absolument rien à voir !) des Hollande ou des Vélins pur fil qui demeurent très largement « non coupés » dans ma bibliothèque.
    Le sont uniquement les six ou sept premières pages. Et les six ou sept dernières. Page de garde, titre, le cas échéant préface ou postface inédite, bibliographie de l’auteur, achevé d’imprimer. Ainsi que les toutes premières pages de texte, et les toutes dernières. Nothing else.
    Le texte je l’ai déjà lu sur un papier d’édition plus commun. Ou mieux encore en livre de poche, si le texte s’y trouve.
    Ce n’est évidemment pas le cas général, ceux-là se comptent sur les doigts des deux mains … mais prenant excuse de ma possible maladresse, leur mystère m’en subsiste partiellement inconnu.
    Aucune frustration cependant. Je sais qu’un jour ou l’autre (l’autre … de préférence) ils passeront dans d’autres mains. Qui en découperont à leur tour vingt pages nouvelles. Et conserveront les suivantes « n-c » pour les futurs récipiendaires.

    … En espérant alors que la mythologie du coupe-papier soit encore de mise dans ces temps incertains 🙂

    Ismaël

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