Le théâtre de boulevard de la rue du coin

Ce qu’il y a de singulier avec le théâtre dit de « boulevard » c’est son public. Au contraire des amateurs du cinéma, on peut le retrouver au restaurant qui fait l’angle, une heure avant le retrait des billets. La salle est emplie de pinsons qui dînent en se racontant des blagues. Ensuite ils vont faire la queue pour retirer les places, toujours enjoués. Ils s’assoient devant la scène avec la certitude d’une soirée réussie. C’est une assistance bien disposée riant à chaque plaisanterie et qui, le spectacle fini, se disperse dans la nuit expulsant d’ultimes éclats de gaieté.

C’est exactement ce qu’il était loisible de constater l’autre soir au milieu des jolis décors du théâtre Tristan Bernard où se donnait « C’était quand la dernière fois », pièce de pur boulevard à cette réserve près que le spectacle se donnait « rue » du Rocher. Il y avait là une ambiance qui n’était pas ans rappeler « Les Grands ducs » un film de Patrice Leconte sorti en 1996 avec Jean-Pierre Marielle, Jean Rochefort et Philippe Noiret. Outre cette distribution de prestige autour d’une histoire portant sur le genre « boulevard », le film comportait un personnage secondaire (Michel Blanc) qui jouait un producteur contrarié disant que pour ce genre précis il n’y avait « pas de secret », soit une addition de « grosses plaisanteries » assorties de « portes qui claquent ».

« C’était quand la dernière fois » n’est certes pas une comédie pour les crâniens, encore moins pour les grincheux. Elle n’a pas d’autre vocation que de distraire et force était de constater que la mécanique ainsi assemblée fonctionnait assez bien, jusqu’à cinq rappels aussi enthousiastes que convenus. Bien huilée, la pièce ne comporte que deux personnages interprétés par Virginie Hocq et Zinedine Soualem. Pour peu que l’on soit d’humeur indulgente et malgré un steak tartare très moyen avalé juste avant à la cantine voisine, on se laisse embringuer dans cette intrigue où une femme lassée de la vie de couple a décidé d’empoisonner son mari. Sur ce coup et contrairement au « Carmen » qui s’est donné il y a peu à Florence, il n’a pas été nécessaire d’inverser les rôles. Pour rappel, dans ce « Carmen » revisité afin de mieux s’adapter à notre époque pour le moins timbrée, à la fin de cet opéra c’est Carmen qui tue Don José contrairement à un scénario vieux de 143 ans. Le metteur en scène Leo Muscato avait en effet décidé de réécrire l’histoire car avait-il dit « on ne peut pas applaudir le meurtre d’une femme ».

Dans « C’était quand la dernière fois », la morale est donc sauve: quand le public apprend dès le départ que madame a mis de la digitaline dans le verre de son mari, la salle applaudit, conquise par cette idée des plus « marrantes ». Pas sûr cependant qu’ils avaient en tête l’intéressant parallèle avec la chasse aux bonshommes ouverte sans crier gare un beau jour d’automne en Amérique. Traque il est vrai justifiée par des comportements vulgaires quand ils n’étaient pas tout bonnement criminels. Mais l’ampleur de la contestation et surtout le choix des armes ont laissé bien des observateurs dubitatifs.

De l’actualité, la comédie de boulevard n’en a cure, l’idée étant de rire de bon cœur sans forcément avoir en tête l’obligation d’en tirer une morale où de démarrer une dépression. Du reste, à la fin de « C’était quand la dernière fois », c’est le couple qui -coup de théâtre- finit par passer à trépas avant d’enchaîner sur une postérité toute sartrienne. C’est ce qui s’appelle sans plus d’ambition se purger les méninges. Et de compenser le vide ainsi créé avec de la farce, c’est là tout le paradoxe.

PHB

 

Théâtre Tristan Bernard « C’était quand la dernière fois »

 

 

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5 réponses à Le théâtre de boulevard de la rue du coin

  1. Isabelle Fauvel dit :

    Un petit air de la comédie de boulevard « Le noir te va si bien » dont mes zygomatiques se souviennent encore?

  2. Philippe Person dit :

    Philippe, vous pourriez au moins citer l’auteur, Emmanuel Robert-Espalieu, qui est un jeune auteur prolifique et très varié dans son travail… Ce n’est pas exactement un auteur de boulevard tel qu’on le conçoit généralement… Et je crois qu’on reparlera de lui comme du « nouveau Eric-Emmanuel Schmitt », c’est-à-dire comme d’un vrai auteur de théâtre « populaire » même si on peut faire la fine bouche et le traiter de « faiseur ». N’est pas Novarina ou Lars Noren qui veut…
    Personnellement, je ne suis pas toujours fan du travail d’Emmanuel Robert-Espalieu, mais franchement beaucoup de gens prendront un vrai plaisir à sa nouvelle pièce…
    Dire aussi que les deux comédiens sont excellents. Pour ma part, je suis très content que Zinedine Soualem soit tête d’affiche… C’est un de nos grands seconds rôles au cinéma…

  3. Lise BM couleur dit :

    Franchement, pour moi, traiter ce jeune auteur de « nouveau Eric-Emmanuel Schmitt » est le pire « compliment » qu’on puisse lui faire!

  4. Philippe Person dit :

    Chère Lise, comprend qui veut, comprend qui peut… Donc, là, vous m’avez parfaitement compris…

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