Koons en concurrence

Deux euros, voilà ce que demande le commerçant de la rue des Pyrénées pour ce petit bouquet de fleurs artificielles. Il est haut d’une vingtaine de centimètres pour quatre-vingt dix grammes. Il est fait pour égayer un coin de la maison. Et incidemment pour réfléchir à cette histoire de Jeff Koons tenant absolument à consoler la ville de Paris des attentats du mois de novembre 2015 en installant sans frais de sa part un bouquet de trente trois tonnes et de 12 mètres de haut sur le parvis du Palais de Tokyo, à côté du musée d’Art moderne.

L’artiste américain a élevé avec un génie commercial incontestable, le colifichet, la babiole le bibelot ou encore la pacotille au rang d’œuvre d’art. Il s’est contenté de les amplifier en ajoutant une touche si personnelle que l’on peut les authentifier de loin. Ce faisant, Jeff Koons marche dans les traces de Marcel Duchamp qui, en 1917, avait fait d’un urinoir inversé pris à l’étalage, une réalisation artistique ultime.

Cette idée de cadeau dont le coût (plus de trois millions d’euros) sera pris en charge par des mécènes, a fait polémique. Les détracteurs trouvent l’idée moche et ne voient pas pourquoi sur le dos des malheureuses victimes des attentats, Jeff Koons se ferait une promotion éternelle. D’autres ont dit ou écrit que la ville n’en était pas à ça près citant les colonnes de Buren aux Tuileries, le « Dirty Corner » de l’artiste britannique Anish Kapoor autrement appelé le « vagin de la reine » dans les jardins du château de Versailles ou encore le «Tree», de Paul McCarthy, place Vendôme que d’aucuns ont confondu avec un objet de jeu sexuel. Encore que ces deux dernières choses n’avaient pas vocation à s’éterniser et que l’on peut quand même admettre un peu de désordre et d’imprévu dans notre routine visuelle de la ville. Un shoot d’énervement ou d’extase n’est jamais mauvais pour le métabolisme. Tout est une question de dosage et de durée.

C’est une scène bien connue du « Cave se rebiffe », vieux film qui à bien des égards a réponse à tout. Lorsque Gabin s’interroge sur la place et la valeur d’une toile lubrique dans un ancien bordel tenu par Bernard Blier, la femme de ce dernier demande au Dabe (Gabin) où cette peinture murale serait mieux valorisée. « À la cave » répond Gabin avec cette gouaille si particulière que quoiqu’il ait jamais pu dire a toujours sonné comme une vérité définitive. Même son de cloche en 2018 chez l’humoriste François Morel qui ne s’est pas non plus privé d’égratigner (avec talent) le bouquet de Koons en affirmant que les toiles offertes par son « oncle Bernard » finissaient systématiquement au sous-sol de sa maison.

Si l’on revient un peu dans cette boutique où il est possible de dénicher du simili Koons pour quelques euros, on y trouvait aussi, vendredi 8 février, un coffret en carton comprenant une salière et une poivrière sous forme de deux petits cochons stylisés.  L’un est noir pour le poivre, l’autre a la couleur de l’or. L’emballage qui porte la mention « crazy about art deco art » précise qu’ils sont protégés par un copyright (The Fun Factory) et que le design est français. Le tout pour deux euros tout comme le bouquet de fleurs illustrant l’introduction de cet article. Gonflés à 1000% de leur volume avec la signature de l’illustre artiste américain ils provoqueraient une bataille d’enchérisseurs prêts à se ruiner.

On poserait bien par défi devant le Palais de Tokyo ce petit cochon dans ses habits de laque dorée. Sans pancarte revendicative. Juste un clin d’œil de Parisien à Jeff Koons. Et en priant Velasquez ou Picasso d’arrêter de rire car on les entend.

 

PHB

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4 réponses à Koons en concurrence

  1. LOMBARD André dit :

    Sous couvert d’hommage aux victimes du Bataclan, voilà bien une nouvelle insupportable et puante provocation pleine de mépris pour toutes celles et ceux qui, aujourd’hui de plus en plus nombreux de par le monde crèvent de faim et couchent dehors.
    Et puis, d’abord, ce mec là, la ville de Paris ne lui a rien commandé que je sache !
    André Lombard. 84750 Viens.

  2. Philippe Person dit :

    Philippe, la comparaison avec Marcel Duchamp ne me paraît pas pertinente. Le ready-made pour le beau Marcel était un geste artistique, j’allais dire artisanal. Entre 1917 et sa mort en 1968, il n’a pas abusé des ready-made… (20, 30 ?). Jeff Koons, lui, en fait un tous les matins (désolé pour le double sens).
    Le petit cochon ne devrait pas être une salière ou une poivrière, mais avoir une fente sur le dos… Quand je pense à Koons, je pense fortement à tirelire…

  3. Marie dit :

    Ce papier fait un pas de côté ludique, loin des querelles hors sol autour de cette pseudo grande affaire qui agite …200 personnes ? Merci de cette légèreté plus profonde qu’elle n’en a l’air

  4. Lise BM dit :

    Au moins ce petit cochon ne nous empêcherait pas de voir la Tour Eiffel, alors que la maire de Paris ne cesse d’ériger de nouveaux bâtiments, tours et autres, qui nous gâche la perspective sur la tour et autres monuments parisiens.
    Ce Bouquet of tulips de dix mètres de haut non seulement nous gâcherait la vue sur la tour Eiffel, mais jurerait avec ses voisins Monuments historiques, les patrons de ces voisins n’ayant même pas été consultés, pas plus que les architectes des bâtiments de France ayant leur mot à dire. C’est donc le fait du prince, ou plutôt de la mairesse.

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