Le moyeu de la Sainte Ampoule

À son ami Fernand qui venait de soupirer qu’avec la domination de l’électronique le plaisir de oindre un pignon de vélo se raréfiait, il lui répliqua que de son côté mais dans un autre genre, c’était pareil: « Je n’obombre plus qu’à l’occasion et quand je le fais remarquer à ma femme, ça l’énerve, elle pense que je lui cache quelque chose ». Derrière son zinc, le patron qui en avait entendu bien d’autres, se contentait d’essuyer avec application un verre à bière pourtant sec de la veille. À l’autre bout du comptoir, sous sa casquette à pompon, un octogénaire trempait ses moustaches grises à la surface d’un ballon de blanc limé.

L’ami de Fernand s’appelait Bruno. Il se prétendait pollénographe  et c’est ce qu’il inscrivait toujours sur les fiches de renseignements que la vie administrative lui donnait à remplir. Mention qui avait comme insigne avantage de ne pas donner aux fonctionnaires l’envie d’en savoir davantage. Afin d’éviter toute rupture dans la discussion qui s’amorçait il expliqua à Fernand, d’une voix suffisamment haute pour que le patron l’entendît,  que l’action d’obombrer consistait à mettre de l’ombre, qu’à la rigueur on pouvait aussi dire ombrer, mais que dans le premier cas, cela impliquait davantage de concentration. Ce qui, dans le cas de son métier de paléobotaniste, était un impératif. « Quand on étudie l’ombre d’un pollen, détailla-t-il avec une suffisance supportable, on a une meilleure appréciation de sa densité ». Il céda alors au silence en laissant comprendre, par un mouvement de sourcils vertical,  qu’il mûrissait une conclusion destinée à épater davantage la petite assistance. « Balzac », commença-t-il avec une emphase si mal contrôlée que le patron se demanda s’il n’allait pas fermer brutalement son bistrot, « Balzac », se reprit-il un ton plus bas, a décrit dans ses « Illusions perdues », des « yeux obombrés par un cercle olivâtre » en parlant d’une certaine Coralie dont le front brun était « couronné de deux bandeaux d’ébène ».

À l’autre bout du bar, le vieillard à casquette en avait interrompu la succion de son chardonnay rehaussé d’un trait de limonade. Sans se manifester à voix haute il se dit in petto qu’il n’y avait jamais moyen de boire tranquille puis, se ravisant, faisant face au calendrier des postes, il déclara que « le temps était déjà bien lourd » et que « ce n’était pas la peine d’en rajouter ». Cependant que d’une certaine façon, par son écho terre à terre, il était rentré dans le jeu.

Subrepticement, pris de court, Fernand consultait son téléphone. Ce qui lui permit d’en référer à Rabelais lequel avait écrit dans Gargantua: « Oignez vilain, il vous poindra; poignez vilain, il vous oindra ». Façon de dire que la seule façon de remettre à sa place un fâcheux était de le traiter rudement et non avec des mots choisis dans le répertoire des bonnes manières. Qu’au surplus ce qu’il voulait dire en général par oindre se rapportait au graissage de son vélo demi-course et non à une aspersion d’huile sainte sortie du moyeu de la Sainte Ampoule et historiquement destinée à parfaire le baptême de Clovis.

Penché sur les pronostics de la prochaine course de trot à Vincennes, le patron cherchait vainement, sur sa tablette numérique, une échappatoire parmi les destriers en lice. Lorsque -tout à coup- il fut pris d’une inspiration, à partir d’une page ouverte par mégarde, spécialisée sur le trotting. « Souvenez-vous de ce que disait Georges Dreux » commença-t-il avec la voix de celui tient sa revanche. « Cet homme, né en 1933 à Saint-Ouën-des-Toits, lut-il à travers ses lunettes en demi-lunes, oui ce spécialiste des hippodromes,  avait coutume de dire qu’entre un bon cheval qui ne veut plus et un mauvais qui veut bien il n’y pas de différence ».

Piteux, Fernand et Bruno se regardèrent en silence. La saillie sur les trotteurs n’avait pas bien de rapport avec le monde de l’onction et l’univers de l’obombre mais pour moucher les phraseurs, elle avait une certaine portance. Pas mécontent de lui, bon joueur autant que bon vainqueur, le taulier offrit la tournée. Non mais qui commande ici, je vous le demande.

 

PHB

 

 

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5 réponses à Le moyeu de la Sainte Ampoule

  1. MARCHESSEAU DANIEL dit :

    Charmante plongée dans l’inconnu

  2. sébenne dit :

    Un régal, digne des Tontons Flingueurs

  3. François Méténier dit :

    Merci pour cette prose distrayante, qui nous change de la jactance des deux assemblées dit aussi bicaméralisme.
    Ces mauvais acteurs qui ont une
    Bonne poinçon d’eux et qui la partage

  4. piluem dit :

    Succulent!

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