Une ville avec vue sur elle-même

Place de la Concorde, en voilà une qui n’a pas fini de tourner. Elle ravit les touristes mais pas les défenseurs du patrimoine rejoints pour l’occasion par la mairie de Paris au titre de la « sauvegarde » d’une « perspective historique ». Or il se trouve que dans son édition d’hier, Le Parisien a révélé un avis de justice passée inaperçu. Selon une décision du Tribunal administratif -très en forme ces derniers temps- il ressort que la « structure ajourée de la Grande roue n’obture pas la perspective allant du Jardin des Tuileries à l’Arc de Triomphe » et qu’au demeurant, cette perspective n’est en rien classée.

Toujours dans les colonnes du Parisien, le forain qui exploite -rondement- le manège ne cachait pas sa satisfaction. Marcel Campion, aujourd’hui en bisbrouille avec la maire de Paris peut donc victorieusement agiter son contrat de six ans qui devrait lui permettre sauf annulation de poursuivre la rotation (festive) d’une structure à même de toiser, à soixante-dix mètres d’altitude, ses opposants. On peut comprendre l’énervement de ces derniers tant il est difficile de ne pas la voir. Tandis que ceux qui pestaient il y a quelques baux de ça à l’endroit de la Tour Eiffel ont fini par rendre les armes. D’autant que la plupart se trouvent désormais en sous-sol et qu’ils peuvent reposer en paix sous leur plafond de pierre.

La vue est un sujet de droit richissime, infini dans ses perspectives si l’on peut dire. D’abord parce qu’il y a plusieurs façons de voir les choses: depuis le sol, depuis un balcon, depuis un vélo ou encore vu d’avion. C’est ainsi que les angles d’approche se démultiplient. Ensuite il y a la jouissance du panorama depuis l’édifice décrié. Quand on se trouve au sommet de la grande  roue, il faudrait être bien mal embouché pour ne pas apprécier cette part d’horizon qui nous manque tellement au fond des rues parisiennes creusées comme des canyons.

Enfin si le propos est de faire que rien ne gâche le regard du Parisien et qui plus est de ses édiles, que dire alors des projets de tours qui sortent des cartons de réinvention municipaux. Qu’elles soient en triangle (Porte de Versailles) ou sciemment penchées  comme par un effet de chaleur (avenue de France dans le 13e arrondissement), elles se paieront une part substantielle de notre champ optique. Lequel d’ailleurs se trouve déjà affecté par le bâti existant telle la Tour Montparnasse dont la taille obstrue considérablement la vue avec sa couleur douteuse.

Mais encore une fois et dans ce dernier cas, tout dépend du lieu du débat. Au sol, l’oblitération de la perspective par la Tour Montparnasse altère notre vision de loin. Elle devrait cependant changer de couleur et voir une partie de ses flancs végétalisée dans le cadre d’une « métamorphose bioclimatique » (si, si), avec l’objectif d’être fin prête pour les jeux olympiques. Ce qui lui conférera un petit côté Singapour ou Dubaï, du meilleur effet pour une ville-monde soucieuse de tourner les pages de son histoire.

Il est vrai que si l’on emprunte -en payant- ses ascenseurs qui grimpent au ciel à la vitesse d’un missile balistique nord-coréen, le point de vue change au propre comme au figuré. De là-haut la Tour Eiffel n’est plus qu’une allumette et la Défense un simple jeu de Lego. Son faîte permet d’embrasser une bonne partie de ce Bassin Parisien dont la géologie complexe s’étalait en couleur sur nos grandes cartes scolaires. De son toit l’on peut y jouir des milles nuances du ciel de Paris avec lune ou sans lune, soleil ou sans soleil. Et pour finir on peut constater ce phénomène bien connu des alpinistes et des randonneurs de haute montagne: les soucis restent à terre, plombés par la densité de leurs maléfices. Le plus dur, c’est le retour au plancher.

PHB

 

Print Friendly, PDF & Email
Be Sociable, Share!
Ce contenu a été publié dans Anecdotique. Vous pouvez le mettre en favoris avec ce permalien.

4 réponses à Une ville avec vue sur elle-même

  1. PIERRE DERENNE dit :

    à la belle saison, la tour St-Jacques offre également une belle perspective historique

  2. Derouin dit :

    Plutôt bien vu (c’est le cas de le dire).

  3. anne-chantal mantel dit :

    Joli papier, et jolie vue du haut de la roue, n’hésitons pas à jouer aux touristes de temps en temps …
    Le plus .. ou le moins drôle, c’est la petite guerre engagée entre la maire et le forain.On pourrait parler de « Cloche merle » à la mode parisienne.. Car à Paris, ce sont plutôt des pigeons ou des corbeaux – plutôt des corneilles (?) – qui nous envahissent peu gracieusement..

  4. Lise BM dit :

    Cher Philippe,

    votre papier écrit du point de vue du touriste lambda soulève cependant de vraies questions :
    ** celle de la grande roue gâchant effectivement la plus belle perspective urbaine de Paris, sans oublier tous ces baraquements à ses pieds dénaturant la plus belle place de Paris
    **l’épidémie actuelle de nouvelles tours voulue par Mrs Hidalgo, qui n’a aucune
    notion du patrimoine parisien et s’emploie méthodiquement à le détruire, à commencer par les Serres d’Auteuil.
    Sur ces questions, je travaille notamment avec la SPPEF (Sites et Monuments), association nationale reconnue d’utilité publique pilotée par le très énergique et brillant Alexandre Gady, professeur d’histoire de l’art à la Sorbonne.
    J’ai d’ailleurs alerté les quelque 83 600 signataires de ma pétition SAUVONS LES SERRES D’AUTEUIL sur ces combats, et renvoie les lecteurs s’intéressant à ces questions au site de la SPPEF.
    Le visage architectural de Paris est une chose primordiale!

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *