Sempé and the Duke

Voilà Sempé de retour (à quatre-vingt six ans) dans l’actualité avec un double événement : sortie de son dernier album intitulé « Musiques », couplé avec une exposition de dessins originaux sur ce thème à la Galerie Martine Gossieaux, au cœur du faubourg Saint-Germain. En 2012, la galerie a fêté ses vingt ans passés à défendre avec amour Sempé, Bosc, Chaval, Savignac, Searle et bien d’autres. Après avoir réalisé l’album « Saint-Tropez for ever »(2010), ainsi qu’en co-édition avec Denoël « Sempé à New York » (2009), « Enfances » (2010, un autre regard que celui du Petit Nicolas), « Un peu de Paris et d’ailleurs »(2011), la galeriste me dit que ce cinquième album « Musiques » sera le dernier. Album et exposition nous révèlent un fou de musique, quoique pas n’importe laquelle.

On avait bien remarqué ici ou là quelques dessins montrant un intérêt évident pour les musiciens. Ainsi, il n’y a pas longtemps, j’avais acheté à la boutique de l’Opéra Bastille une carte postale qui m’avait enchantée : elle représente un orchestre entier, du chef au pianiste en passant par chaque musicien, rang après rang, saluant le public à l’issue du concert, chacun désignant du bras son voisin, jusqu’au tout dernier, là-haut à droite, qui doit se contenter de saluer d’un air modestement souriant. La légende indique : « Jean-Jacques Sempé, Paul Poulignot instrumental orchestra ». Martine Gossieaux m’a confié que Sempé aime bien inventer des noms farfelus (dommage que « Paul Poulignot orchestra » n’existe pas, ça sonne si bien !), et que ce fameux dessin est tiré de l’album «Sempé à New York », puisqu’il fait partie de la centaine de couvertures que l’artiste réalisera pour le prestigieux magazine culturel américain New Yorker à partir des années 1980.

Je dois dire que pour moi, Sempé est avant tout l’auteur des couvertures du New Yorker, celui de la grande époque. Je trouvais extraordinaire que l’on confie à un Frenchie l’illustration des couvertures (et de nombreux dessins intérieurs) d’un magazine consacré à l’actualité culturelle new-yorkaise la plus pointue. Bien entendu, le magazine était world famous pour ses fabuleux dessinateurs, et le choix de Sempé prouvait le flair de ses dirigeants, mais je me suis toujours demandé si on l’avait choisi parce qu’il transformait la réalité américaine en un univers tout de poésie, plus proche de l’Europe que de la brutalité new-yorkaise. En fait, Sempé devait réaliser un de ses rêves d’adolescent lorsqu’il fut invité, à cinquante-quatre ans, en 1978, à rejoindre l’écurie du New Yorker, mais il paraît qu’il ne s’installa jamais à New York, sauf quelques jours chaque fois, le temps d’honorer la commande. Ce qui prouve l’acuité de son œil et de sa sensibilité. Ce qu’on appelle le don.

Dans l’album « Musiques », nous découvrons l’une des grandes passions de sa vie, guidés par ses conversations avec son ami Marc Lecarpentier, ancien patron de Télérama. Nous apprenons qu’il aurait rêvé de devenir pianiste au lieu de « dessinateur d’humour ». Un peu sottement, je n’avais jamais pensé à le ranger dans une catégorie si précise (à ce propos, comme je regrette l’absence récente des « dessins d’humour » de René Pétillon dans « Le Canard enchaîné » !), car ses dessins ne sont pas toujours humoristiques, mais aussi nostalgiques, poétiques, romantiques. Je le vois en fait dans une catégorie à part avec Jacques Tati, tel un Tati de la plume. Je les vois habitant des univers voisins, cultivant une certaine nostalgie de ce qui n’est plus ou va disparaître, rehaussée par un don pour saisir le caractère dérisoire de celles et ceux qui ne se situent pas dans la modernité, qui ne sont pas adeptes des dernières techniques et autre intelligence artificielle. Qui pédalent à vélo sur un pont de New York, par exemple.

Mais apparemment, Sempé est satisfait de se ranger parmi les « dessinateurs d’humour », même si tout au long de l’album, il évoque son regret de ne pas être devenu musicien. C’est la faute à Duke Ellington et Debussy. Tout petit, surtout la nuit en cachette de ses parents, il écoutait en douce la radio, Trenet, Ray Ventura, Paul Misraki. Grandes émotions. Un jour, il entend le speaker déclarer : « Mon cher Samson François, merci de nous avoir interprété « Le clair de lune », extrait de la « Suite bergamasque » de Claude Debussy ». Sempé avait crû que c’était du Misraki, mais il devient « raide barjot » de ce clair de lune.
Un autre jour où il colle son oreille au poste, vers douze, treize ans, ayant repéré une antenne américaine, il découvre Duke Ellington « dont je tombe fou amoureux comme je le reste encore. C’était « Take the A train »». Plus tard, il écoute un 33 tours du Duke : « J’imaginais New York d’après les images des actualités, les musiciens noirs, sous la neige, qui arrivaient avec leurs instruments, qui entraient dans un gratte-ciel, patapapa, […]. »
Jamais il ne se remettra de ce coup de foudre, et surtout de ne pas pouvoir jouer comme le Duke, qui demeure son Dieu sur terre. Mais il serait plus difficile pour lui de s’asseoir devant un piano et de répéter pendant des heures, des jours, des années, que de se mettre devant une table à dessin et de produire quelque chose qui finit par lui plaire plus ou moins, même si l’affrontement avec la page blanche est toujours aussi difficile à son âge.

Au cours de la conversation, Sempé révèle aussi qu’il n’est toujours pas satisfait de ce fameux dessin du « Paul Paulinot instrumental orchestra » si célèbre, qu’il trouve « très mal dessiné », on se demande pourquoi. Il n’est pas content non plus de sa façon de dessiner les instruments de musique (pas plus que les vélos !). Et pourtant, quel délice de se pencher sur les détails, justement, chaque tête de musicien est différente, il y a toujours des tas de petites choses à découvrir, un chat dans un coin, souvent, chaque instrument drôlement esquissé, et tous ces musiciens, pros ou amateurs, se serrant l’un contre l’autre dans une gare déserte, ou alignés devant un kiosque dans un jardin face à des chaises vides, une dame extatique jouant de son violon devant la fenêtre ouverte sur la lune, un gosse minuscule devant son piano, tant et tant de personnages célébrant le bonheur de jouer d’un instrument.
Sans oublier tout ce cérémonial du concert, le placement des partitions sur chaque pupitre, la beauté d’une partition, l’arrivée des musiciens, le salut final, l’unique musicien resté à son pupitre alors que les balayeurs nettoient la salle… Dans tous ces dessins, on retrouve sa patte, l’homme minuscule s’avançant son violon à la main face à la nature immense, ou cet autre si dérisoire au pied de cet écrasant temple de musique à dôme et colonnes. Sans oublier son merveilleux talent de peintre, ces feuillages brossés à grands traits, ces colonnes, ces toits, ces tendres couleurs…

Lise Bloch-Morhange

Galerie Martine Gossieaux
Exposition de dessins originaux à l’occasion de la parution du livre SEMPE MUSIQUES co-édition M.Gossieaux /Denoël
Jusqu’au 29 avril, 56, rue de l’Université 75007 Paris 01 45 44 48 55

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4 réponses à Sempé and the Duke

  1. Philippe Person dit :

    Si nous étions nippons, Sempé aurait reçu le titre « de trésor national vivant ».
    À l’époque où je terrassais régulièrement au Café de la Mairie, place Saint Sulpice, je voyais Sempé sortir de chez lui, là où il y avait encore Robert Laffont et pas encore Yves Saint Laurent Rive Gauche… Je me suis toujours dit qu’il avait une vie rêvée… Une oeuvre universellement connue, reconnue depuis toujours et des collaborations magnifiques (avec Goscinny pour « Le Petit Nicolas », et même Modiano pour le joli album « Catherine Certitude »). Un type épatant, modeste. On devrait pétitionner pour que la place Saint-Sulpice prenne son nom (ça évitera qu’elle devienne place Catherine Deneuve !). Si le Panthéon a un sens, Sempé devrait s’y reposer un jour avec son petit bonhomme. Mais on préfère les politiciennes qui faisaient face à Maurice Papon en Conseil des ministres…
    L’an passé, j’ai rencontre Voutch qui est son seul véritable successeur. Il avait reçu le Prix Jules Renard dont je suis juré. Lui aussi est un modeste travailleur qui chaque semaine met une semaine pour chiader son dessin (aquarelle) du Figaro Madame…
    Il ne faut pas oublier Quentin Blake qui illumine les oeuvres de Roald Dahl…

  2. Marie-Hélène Fauveau dit :

    bonjour
    je voudrais juste un eclaircissement sur cette phrase : « Mais on préfère les politiciennes qui faisaient face à Maurice Papon en Conseil des ministres… »
    Qui est la personne nommée en creux ? Madame Weil ?
    Pour le reste : oui élevons une statue aux dessinateurs que vous citez et j’aime beaucoup la notion de trésor national vivant

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