Kupka dans tous ses états

L’exposition du Grand Palais est intitulée «Kupka», tout simplement, un nom qui claque comme l’œuvre de ce grand coloriste. Si on connaît bien certaines de ses grandes toiles de pure couleur inscrites dans l’histoire de l’art des années 1910 et 1920, on a ici l’occasion de le situer à sa vraie place : ni vraiment symboliste, fauviste, cubiste, dadaïste, futuriste, abstrait. Juste unique. Son évolution nous est contée étape par étape par des tableaux, dessins et gravures venus du monde entier.

Frantisek Kupka est né dans une famille modeste de Bohême orientale en 1871, et s’inscrit aux Beaux Arts de Prague tout en gagnant sa vie comme professeur de dessin et medium (une passion durable). Puis passage aux Beaux Arts de Vienne, où il étudie la philosophie allemande, classique, grecque, la théosophie et l’occultisme, tout en devenant végétarien et naturiste (certains nus familiaux en témoigneront).
Arrivé à Paris en 1896 à vingt-cinq ans, il s’installe au 83 boulevard de Clichy, et va tenter de gagner durement sa vie comme dessinateur pour diverses publications satiriques comme Cocorico, Le Cri de Paris, le Rire et autres. Il se fait connaitre en janvier 1902 en illustrant intégralement le numéro de l’Assiette au beurre n° 41 dévolu à l’argent (gros bonhomme à la panse gonflée d’or, etc). Ses talents d’illustrateur sont abondamment documentés, notamment par la suite d’admirables gravures noir et blanc assez Art déco de l’édition des Erinnyes de Lecomte de Lisle publiée par Romagnol en 1908. Une pratique qu’il conservera jusqu’à l’édition de ses magnifiques «Quatre histoires de blanc et noir» en 1926, relevant de l’abstraction.

Entre temps, dès 1906, Kupka, sa compagne Eugénie Straub (qu’il épousera en 1910) nantie de sa petite fille Andrée, ainsi que leur voisin de la rue Caulaincourt, le peintre Jacques Villon, ont déménagé au 7 rue Lemaître à Puteaux, rejoints l’année suivante par le frère de Villon, le sculpteur Raymond Duchamp-Villon. Dans leur maisons-ateliers, ils vont former une petite communauté, passant librement d’un jardin à l’autre, parfois pour François et les siens dans le plus simple appareil (voir le portrait de la petite Andrée nue de face, tenant un ballon, peint en 1908).
Après une brève période fauve dévolue à d’inattendues prostituées et gigolettes, il entre dans le vif du sujet avec «L’eau», «Le Grand nu», « Madame Kupka dans les verticales» (affiche de l’exposition), et «Les touches de piano. Le Lac» (ci-contre), peintes entre 1909 et 1911. Toiles superbes où l’image commence à se brouiller et les plans à se chevaucher, comme sur cet énigmatique lac où une main est posée au premier plan sur des touches de piano noires et grises se dissolvant dans l’eau jusqu’à de vives taches de fleurs.

Prolongeant la métaphore musicale, il va présenter au Salon d’Automne en 1912 «Amorpha, fugue à deux couleurs» (image d’ouverture) et «Amorpha, chromatique chaude», toiles sacrées de nos jours «Premiers tableaux abstraits présentés au public» (la concurrence au titre fut longtemps rude). Sa première Amorpha eut droit à une place de choix au Salon, comme on peut le voir dans le petit film d’actualité Gaumont projeté sur un mur, intitulé «À Paris, exposition cubiste au salon d’Automne» : en haut à gauche, «Amorpha, fugue à deux couleurs», huile sur toile de 211 sur 220 cm, volutes en rouge et bleu sur disques blancs, puis grande toile de Picabia «La Source» (très cubiste), puis sur la droite, «Les Chasseurs attaqués par des ours» signée Henri le Fauconnier. Au premier plan, quelques autres peintures plus petites, et deux têtes sculptées par Amedeo Modigliani.
Voilà donc François Kupka intronisé (on ne parlait pas d’abstraction à l’époque), mais il ne faudrait pas croire qu’il s’estimait heureux en compagnie de collègues cubistes : par un curieux paradoxe, il refusa toujours d’appartenir à quel que groupe que ce fût, tout en se plaignant constamment de sa solitude ! Tel est le paradoxe de Kupka, qui ne cesse de chercher et de se chercher.

Au Salon des Indépendants l’année suivante, où il présentera «Plans verticaux» et «Le Solo d’un trait brun», il déclarera à l’envoyé du New York Times: «Je tâtonne déjà dans l’obscurité, mais je crois que je peux trouver quelque chose entre la vue et l’ouïe, et je peux produire une fugue en couleurs comme on le fait en musique ; à ces conditions, je ne saurais plus me contenter d’une copie servile.» 
En fait, dans cet article du NYT, le critique le salue comme «le parrain de l’orphisme», ce qui est bien trouvé, et nous ramène à Apollinaire. Ce dernier, lors du Salon d’Automne de 1912 dont il était le parrain, avait dès le lendemain du vernissage prononcé une conférence sur «L’écartèlement du cubisme», en réponse notamment aux cris d’orfraie poussés par la critique. Et se référant notamment à l’œuvre de Kupka, le poète avait lancé pour la première fois son idée d’orphisme comme une variante du cubisme, «un art de la couleur pure».

Mais Kupka demeurera toujours rétif à tout embrigadement dans les «ismes», et poursuivra son chemin seul, bien que côtoyant après la guerre aussi bien le «dadaïsme» (1920) que «le machinisme » (1927), ou «l’abstraction-création» (1931). Mais plutôt que ses grandes toiles presque trop colorées des années 10 et 20, les plus connues («Disques de Newton», «Autour d’un point» notamment), on découvre, au cours de sa période tardive, l’aboutissement plus sobre de sa démarche abstraite, telles «Eudia» (ci-contre), 1933, épure réduite à deux rectangles et deux traits, ou «Autre construction n°11», fascinante composition en teintes douces, exécutée en 1951, à l’âge de quatre-vingts ans.

Lise Bloch-Morhange

 

Kupka au Grand Palais jusqu’au 30 juillet 2018

Image d’ouverture: « Amorpha », fugue à deux couleurs, 1912 Photo LBM
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Une réponse à Kupka dans tous ses états

  1. anne-chantal mantel dit :

    Vous avez raison de souligner l’importance de ce peintre dans l’histoire de la peinture.
    Qu’attendait le centre Pompidou – receleur patenté de multiples oeuvres de cet artiste – pour lui consacrer une exposition ? Mystère.
    Nous sommes enfin récompensés au Grand palais, incontournable passage en ce printemps tardif. Courrez-y vite; vous ne serez pas déçus , mais éblouis, émerveillés.

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