Frac avec vue

Il est situé sur le port de Dunkerque mais son panorama s’étend jusqu’à la Belgique si proche, du moins se plaît-on à en deviner les frontières de brume. Et la belle plage de l’ancienne commune de Malo-les-Bains déroule à ses pieds tout un tapis d’images de vacances. Transformé en musée, le  Fonds régional d’art contemporain des Hauts de France s’intitule aussi « Grand large » et on comprend pourquoi. Ses vitres agissent comme un filtre et de l’intérieur, les alentours prennent une teinte impressionniste exceptionnelle dont on ne se lasse pas.

Il y a quelque chose de magique dans ce lieu. Les expositions en cours se combinent avec les images extérieures et constituent une atmosphère particulière, un genre de béatitude spatio-temporelle où l’âme se plaît à flotter. Tous les Frac n’ont pas cette chance. Ici c’est ensemble, un cube de lumière entre deux atmosphères, un espace voué aux expériences sensorielles pourvu qu’on s’y laisse pendre. À l’origine c’était l’atelier de préfabrication numéro deux des chantiers navals de Dunkerque. Jusqu’en 1988 et pendant près de 40 ans il y a été construit de très grands bateaux avec une hauteur sous plafond qui atteint toujours les 75 mètres. Compte tenu de l’environnement ultra-plat on comprend mieux comment le regard, libéré de sa laisse, se libère.

Les expositions en cours relèvent bien de l’essence des Frac. Les propositions sont modernes, libérées, précieusement inutiles de sorte que l’on y flâne avec plaisir sans compter qu’il est permis de s’asseoir sur certaines avec une ambiance sonore qui nous fait prendre davantage d’altitude. L’une d’elle s’intéresse à la « tubologie » dont Fernand Léger avait autrefois fait un concept pictural. L’idée est intellectualisée par une notice explicative mais elle est à vrai dire optionnelle. Il est permis d’y comprendre ce qui nous plaît et même de se passer de toute explication. L’art moderne c’est un peu comme la poésie, on peut se laisser aller à n’en prendre que la musique. L’intention est parasite. Une couverture du disque « The psychedelic expérience » de Timothy Leary (1966) est là pour nous rappeler -mais ce n’est pas si nécessaire- d’ouvrir bien large tous nos chakras.

Plus bas le décor accueille le thème du travail. Avec un fil étrange et des éléments de bureaux épars comme une table de réunion, des meubles à classeurs vides qui peinent à combler le vaste espace. Une ambiance qui n’est pas sans rappeler « Buffet froid » le film de Bertrand Blier où tout est à la fois ordinaire et anormal. Un exposition construite comme un de ces rêves qui nous rendent perplexes au réveil de part leur caractère bizarre. La responsabilité en incombe à cet espace si généreux ou chaque accident nous interpelle et nous fait dire « tiens, et là c’est quoi ». C’est étonnant de constater comment ce qui pourrait nous énerver ailleurs nous intrigue ici et nous amuse. Sans doute est-ce l’absence de prétention mal placée, si souvent imposée en d’autres lieux qui en est la cause.

Tout à fait au rez-de-chaussée une salle est dévolue aux décors du film « Dunkerque » de Christopher Nolan sans compter une belle affiche du (bon) « Week-end à Zuydcoote » de Henri Verneuil avec Belmondo et Marielle. Les temps ne sont plus à la guerre de ce côté-là de la géographie du moins il faut l’espérer. Mais le week-end à Dunkerque reste hautement recommandable avec en ligne de mire, au bout de la ligne TGV, ce Frac si bien dévoyé par l’art contemporain et ses concepteurs.

PHB

Frac Grand Large Hauts-de-France (prix maximum, 3 euros)

PS: Les Parisiens seront surpris par l’amabilité si dépaysante des habitants de Dunkerque dans une ville qui se rénove. Les automobilistes y ont tendance à respecter les piétons et chaque personne rencontrée s’évertue à fournir avec le sourire le renseignement demandé. Et une mention spéciale pour l’hôtel « L’hirondelle » à Malo-les-Bains, abordable et (bien) tenu par la même famille depuis trois générations.

Plage de Malo-les-Bains (Dunkerque). Photo: PHB/LSDP

Print Friendly, PDF & Email
Be Sociable, Share!
Ce contenu a été publié dans Architecture, Exposition. Vous pouvez le mettre en favoris avec ce permalien.

3 réponses à Frac avec vue

  1. Régalez-vous donc, je vous laisse ma part volontiers !
    André Lombard

  2. philippe person dit :

    Philippe, Dunkerque, c’est Christopher Nolan, pas Xavier Dolan. Dommage, car ça aurait eu sans doute un côté Querelle de…Brest…

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *