Acrostiches de charme

Lorsqu’il séjourne à Stavelot, charmante bourgade de Wallonie, Guillaume Apollinaire n’a que 19 ans. Sa mère qui est partie brûler ses économies au casino de Spa l’a laissé seul en compagnie de son frère dans une pension de famille (ci-contre). Durant ces deux mois de l’été 1899, le jeune homme combine habilement ses pulsations amoureuses avec des essais poétiques dont il fait un instrument de séduction. Il y écrit nombre d’acrostiches c’est à dire des poèmes qui peuvent se lire longitudinalement et surtout verticalement avec la première lettre de chaque vers. Cette construction particulière lui permetde flatter les cœurs à prendre qui circulent aux alentours.

Pour la première fois, un livre vient de réunir les poèmes de cette époque et de ce lieu où avec sa pipe, le très jeune Apollinaire tentait de « faire des nuages au ciel qui restait pur obstinément ». L’ouvrage est signé Claude Debon une des rares personnes au monde à connaître chaque maille (et même la fibre de chaque maille) ayant composé la vie de l’écrivain en un étourdissant canevas. Professeur émérite à la Sorbonne, elle se défend en préambule de toute prétention scientifique mais permettons-nous de dire que c’est faux tellement les analyses, les mises en perspectives, les précisions sont nombreuses, ajoutant à l’ouvrage et aux jolis poèmes qu’il contient, des clés qui nous permettent de mieux comprendre les œuvres dans leur contexte.

L’été stavelotain de Guillaume Apollinaire est notamment caractérisé par ses élans amoureux à l’adresse de Maria Dubois mais pas uniquement. Comme il en sera de sa vie plus tard à l’égard des femmes, le jeune homme a déjà l’art de répartir de ses mises et le premier acrostiche, fort peu connu, s’adresse à une certaine Augustine, texte dont par ailleurs l’auteur s’étonne que l’on ait pu l’oublier:

« Autant semer des vers puisque je ne fais rien/Un vers est fait en voici deux ça va très bien/Galamment je ferai de ce simple acrostiche/Un madrigal vieillot à la rime un peu riche/Si vous le permettez, mais qui connaît Dorat?/Tircis, Zelmire, Églé, Zélotide et Sylvandre/Inconnus, maintenant ne sont que peu de cendres/Néère dort aux bords où triste elle pleura/Et moi je fais des vers au lieu d’aller me pendre/ »

Voilà une adresse amoureuse où l’on décèle déjà une forte érudition teintée d’humour et de mélancolie. Mais pas seulement puisque Claude Debon nous apprend aussi que Zelmire est un personnage cité dans « Le Marquis de Sade ». Cette allusion diffuse donc un message érotique dissimulé qui fait qu’un brin de couleur nous vient aux joues.

Élodie, Louise, Alice, Henriette, Marguerite, Irma, Jeanne et évidemment Maria Dubois pour une large part, les poèmes stavelotains de Guillaume Apollinaire sont ceux d’un artilleur galant qu’il sera pour de vrai quand le temps de la guerre sera venu.

À n’en pas douter le séjour en Wallonie aura pour longtemps marqué l’écrivain. Plus tard, il écrira dans un poème intitulé « Mareye » (pour Maria Dubois) un texte fort émouvant qui disait entre autres: « Mon amante d’antan dans quels bras t’endors-tu/Pendant l’hiver saison d’amour où les vents pleurent/Où les amants ont froid où des passants se meurent/Sous les tristes sapins meurent en écoutant/Les elfes rire au vent et corner aux rafales?/Songes-tu quelquefois quand les nuits sont bien pâles/Que telles nos amours sont mortes les étoiles?/

Comme le précise Claude Debon, « il ne faut pas chercher dans cette anthologie des chefs-d’œuvres nés d’un art confirmé ». Sans doute. Mais c’est aussi ce qui en fait tout l’intérêt sans compter l’espèce de charme qui agit encore tant la fraîcheur de cette poésie est intacte. Autant dire qu’elle est vivante.

 

PHB

« Guillaume Apollinaire Poèmes de Stavelot » réunis et commentés par Claude Debon. Éditions IREZUMI  12 euros

Lire aussi sur Les Soirées de Paris: « Un betch d’amour depuis Stavelot »

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5 réponses à Acrostiches de charme

  1. jmc dit :

    Merci pour cette bouffée de fraîcheur ardennaise!

  2. Marie J dit :

    Est-ce l’endroit pour mentionner la publication il y a quelques semaines d’un charmant livre-promenade « Apollinaire, portrait d’un poète entre deux rives », signé d’un certain Philippe Bonnet (Editions Bleu et Jaune) ? La modestie naturelle de celui qui nous régale chaque matin pourrait priver les amateurs des Soirées de cette information

  3. En examinant de près ces poèmes de jeunesse dans les circonstances de leur naissance, Claude Debon nous révèle que dès son jeune temps « le feu créateur et la personnalité du poète couvent ». Ces courtes pièces nous semblaient anodines. Grâce aux commentaires précis, savoureux, malicieux (et modestes) qui les accompagnent, on sort convaincus que si « on ne guérit pas de son enfance, on ne peut que s’en consoler grâce à la poésie ». Déjà pointent les thèmes majeurs de l’oeuvre à venir.
    L’ouvrage impeccablement édité est à placer juste à côté du beau travail de Paolo Zagaglia « Une saison de myrtilles et d’airelles » un double DVD qui évoque par l’image ce séjour fructueux à Stavelot, qui ne cesse de hanter les apollinariens…

  4. Pivoine dit :

    Stavelot est très fier d’avoir accueilli Apollinaire, même s’ils sont partis sans payer leur écot. Dans l’entrée, une artiste a inscrit toute la Chanson du mal Aimé. Je suppose qu’ils vont vendre ce livre en librairie. Stavelot est une très jolie petite cité des Ardennes bleues et la région est très belle.

  5. Noël dit :

    Je m’y suis peut-être mal pris, mais je n’ai trouvé d’entrée pour commander ce livre que sur Facebook, page « Apollinaire à Stavelot » – que j’ai découverte à l’occasion : librairie La Traversée à Verviers, boutique de l’Abbaye à Stavelot.
    et par correspondance, adresse mail paolozag@gmail.com (en cours de test)

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