Guillaume Apollinaire de rue en rue

Qui sont-ils ceux de la plume qui jettent des mots si sauvages  que l’on peine à les attraper ; qui sont-ils ceux du pinceau qui peignent des choses que l’on ne voit pas : ou ceux de la note qui vous surprend par surprise. Difficile de raconter une histoire des arts ou de la littérature et plus d’un s’y est noyé en plongeant au plus profond de l’un de leurs rêves éthyliques. Nous marchons, Philippe Bonnet et moi, et, au loin, solidement amarrée, l’Ile-Saint-Louis. Je le suis, à moins que ce soit son livre (*) qui , en compagnie de Guillaume Apollinaire, me sert de guide dans les rues de Paris.

 

Allez, viens l’ami, écoute, regarde et bois !  Là-bas, regarde à droite, oui là-bas, ils sont rentrés tous les deux dans ce café. Nous les suivons et prenons place à une table, non loin de celle de nos deux amis. L’un, la silhouette massive, commande un marasquin, un alcool de cerises, tandis que son voisin les cheveux noirs et gominés, se fait servir un anis.  «Tu les reconnais ?» Guillaume Apollinaire devisait avec Pablo Picasso.

Nous étions en 1913 ; Picasso avait su se faire un nom, Apollinaire aussi, la  fortune en moins. Philippe m’explique «que ce dernier est en pleine ascension. Un recueil est paru en avril, intitulé Alcools. Difficile d’en parler. En tout cas, cet ouvrage a fait sensation dans les milieux éclairés par son côté déroutant, novateur, esthétique, onirique. »

«A ton avis, pourquoi Apollinaire est-il resté si présent dans le siècle?»

Philippe me répondit «qu’Apollinaire est riche de ses relations, de sa culture qui ne cesse de surprendre ses interlocuteurs et surtout de son immense capacité à créer, recréer, réparer, préfigurer toute forme d’expression qui lui paraît intéressante. Il est « un arpenteur mental » comme le dira plus tard André Breton.»

Rien n’est jamais certain, cette année il va rompre avec sa compagne, Marie Laurencin.

Un homme entra, il cherchait du regard quelqu’un,  ils étaient là, Apollinaire s’était levé pour lui faire signe. Je cherchais quel était cet homme dont la tête d’aristocrate allemand me rappelait Erich Von Stroheim. « Max  Jacob, mon ami que  veux-tu boire ?» Nous n’arrivions pas à détacher nos yeux de la table, si bien que les trois à leur tour se tournèrent vers nous. Un propos maladroit où un jugement sur une œuvre qui n’existerait pas encore, ne risqueraient-ils pas de perturber nos espaces temporels respectifs. Il était grand temps pour nous de partir.

Marcher sur les traces du poète réclame une solide préparation physique. Philippe me raconte que Guillaume Apollinaire pouvait avaler des kilomètres de pavés d’Auteuil à Montmartre en passant par Saint-Germain. Ça creuse. Un jour qu’il attendait quelqu’un dans un restaurant, on l’a vu prendre deux repas coup sur coup, le premier en attendant que son hôte vienne, le second à l’arrivée de son ami.

« Allons à Montmartre ». Par la volonté de ses trois-là, Picasso, Max Jacob et Apollinaire vont faire vivre une étrange péniche  qui avait jeté l’ancre au 13 rue Ravignan, en réalité, un baraquement sur les hauteurs de Montmartre pompeusement baptisé le « Bateau lavoir » par Max. Montmartre y trouvera son cœur, son âme aussi, même si  des artistes y avaient trouvé un toit dès le XIXème siècle. Paul Gauguin y est passé. Pablo Picasso arrive en 1904 (il y demeurera jusqu’en 1909 et y gardera un atelier jusqu’en 1912). Les « Demoiselles d’Avignon » y est dévoilée, marquant le début du cubisme. En ce début de siècle, les habitants de la maison sont Kees van Dongen, Juan Gris, Constantin Brancusi, Amedeo Modigliani, Pierre Mac Orlan, Max Jacob bien sûr. En 1908, le Douanier Rousseau y est accueilli par un mémorable banquet et qu’il honora de sa nudité. En 1913, le bateau n‘hébergeait plus que quelques artistes, des faussaires et un trafiquant de cocaïne … et quelques fantômes errants.

Guillaume Apollinaire continue ses balades, pour notre bonheur aussi. Nous voilà longeant la maison de Balzac, Guillaume se penche sur les murs des rues alentour surchargés d’inscriptions, il s’arrête devant un graffiti «Lili d’Auteuil aime Totor du point du jour» écrit dans un cœur daté 1884.

Journaliste, poète, écrivain, critique d’art, il est le porte-parole de toutes les avant-gardes artistiques «les Peintres cubistes», le poète d’«Alcools»  et de «Calligrammes» ou le théoricien de «l’Esprit nouveau et les poètes», un précurseur du surréalisme, «Les mamelles de Tirésias»  dont il a forgé le nom.

On continue ? Eh bien continuons, mon cher Philippe. Nous voilà au 43 boulevard Saint-Michel, le Steinbach un haut lieu de la restauration parisienne. L’écrivain Maurice Maindron y réunit ses amis pour philosopher. Apollinaire s’assoit, tire de sa poche des pipes qu’il fumera une après l’autre en buvant des demis. Non loin de là, au rythme de ses pas s’entend, l’atmosphère est électrique aux Café de Flore, boulevard Saint-Germain. Les Soirées de Paris  viennent de naître. Sans ce journal, peut-être n’aurais-je jamais fait ta connaissance, mon cher Philippe. Pour la première une, on lira un manifeste sur la peinture moderne, signé par on devinera qui. Apollinaire prend la casquette de rédacteur en chef. Mais le dicton du jour est : il faut acheter au son du canon et vendre au son du clairon et surtout la folie pour tous de vouloir partir à la guerre. L’ensemble des signatures, artistes ou écrivains, partis fleurs aux fusils comprendront mais trop tard que la guerre est  aussi monstrueuse que leurs généraux, tout en pataugeant dans des cloaques boueux.

La rue est bruyante comme on ne l’imagine pas, le son des sabots  battant les pavés de Paris, le chant des colporteurs appelant le client et les cris des enfants jouant à la guerre sans savoir qu’ils n’en reviendront pas de cette guerre que l’on ignore encore. Deux ou trois ans  et il ne restera plus rien de la population des faubourgs , mieux que Fouchet et sa police, mieux que Vidocq et ses indics, la Faucheuse sera passé par là, pour donner à Dieu l’Apache, à Dieu le surineur, à Dieu le gamin de Paris.

Apollinaire que nous venons de  croiser est pensif. En 1909, le peintre Giorgio de Chirico avait réalisé une œuvre «métaphasique» prémonitoire où l’on voit le poète une cible de tir sur la tempe, justement là où il sera blessé, le 17  mars 1916. Pire peut être, son ami Max Jacob en 1913 lui prédira une fin proche.

Alité en novembre 1918, il supplie son médecin : «sauvez moi, j’ai encore tant de choses à faire». On se prête à imaginer ces rencontres perdues. Hemingway, Malraux, Moulin, Cartier-Bresson, Godard, Capa, Mauriac, Sagan, Brassens, Aragon, Ferré, Truffaut, Yves Saint Laurent, Le Corbusier, Warhol, Klee, Pivot, Chancel, Mitterrand … « Sauvez moi, j’ai encore tant de choses à faire ».

Voilà je referme le bouquin de Philippe Bonnet, je me sens seul, allez je repars… 1907, rue Léonie. Tu m’attends Philippe ? 

 

Bruno Sillard

 

(*) « Apollinaire, portrait d’un poète entre deux rives » Philippe  Bonnet
Les éditions Bleu et Jaune

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3 réponses à Guillaume Apollinaire de rue en rue

  1. philippe person dit :

    Cher Bruno ,
    savez-vous s’il y a des signatures prévues dans des librairies franciliennes…

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