Triomphe pour « La Nonne sanglante »

À l’Opéra Comique, le public fait tout simplement un triomphe à cette «Nonne sanglante», deuxième opéra de Gounod ressuscité après un siècle et demi. Assistant lundi dernier à la seconde représentation, je peux en témoigner, tout en m’interrogeant sur ce triomphe.

Certes il ne serait pas possible sans l’exploit du rôle titre, le ténor américain Michael Spyres interprétant Rodolphe aux prises avec le spectre plutôt bien vivant de la nonne sanglante. Il mérite à lui seul un triomphe, tant il est émouvant, bouleversant, prenant, d’entendre un chanteur étranger posséder à ce point l’art du chant français. Ce n’est pas une découverte, car à trente-huit ans, ce natif de Mansfield, Missouri, s’est fait connaître depuis quelques années comme un spécialiste hors pair du répertoire français. Je vous avais parlé de son interprétation d’Enée dans l’enregistrement récent des monumentaux «Troyens» de Berlioz chez Erato («Pépites musicales dernier cri», 5 février 2018).
Comment expliquer ce phénomène, cette façon pour un étranger de s’approprier l’âme même d’une culture si éloignée de la sienne, même s’il est né en l’occurrence dans une famille musicienne ? Cela tient d’une sorte de miracle, et le public de l’Opéra Comique ne s’y est pas trompé lundi dernier, lui réservant la première ovation après sa cavatine de la fin de l’acte II. Il y a bien sûr son timbre de ténor ensoleillé, la largeur de son registre couvrant pratiquement trois octaves, ses contre-ut faciles, mais surtout cette façon incomparable de chanter en français avec un goût, un bonheur, une générosité, une jouissance même, qu’il communique au public.

Par comparaison, pour celles et ceux qui y ont assisté, on ne peut pas ne pas penser à l’apparition de l’Allemand Jonas Kaufmann dans le «Werther» de Massenet sur la scène de l’Opéra Bastille en 2010 , qui fut sa consécration dans le répertoire français. Lui aussi possède une affinité particulière dans ce domaine, même si leur timbre et leur art du français (sans parler du répertoire) sont trop différents pour les comparer. Mais dans les deux cas, le répertoire français prend, grâce à eux, une saveur incomparable et mystérieuse.
À ce propos, je dois avouer qu’étant placée au quatrième rang, je n’ai rien perdu du jeu du héros de la soirée, et que je n’ai pas pu m’empêcher, malgré moi, d’évoquer la silhouette du si beau Jonas sur scène, celle de Michael étant un peu trop enveloppée, et son jeu parfois un peu répétitif. Mais on le sait, Jonas Kaufmann est un phénomène quasi irréel, et Michael Spyres méritait bien de soulever l’enthousiasme de la foule.
Pour se convaincre de son charme fabuleux, il suffit d’aller sur YouTube et de l’écouter dans le  tube  des «Pêcheurs de perles» de Bizet, «Je crois entendre encore». On gardera à l’oreille son merveilleux timbre, caressant et lumineux…

« La Nonne sanglante ». Photo: Pierre Grosbois

Bien entendu, la résurrection de « La Nonne sanglante » de Gounod n’aurait pas été possible sans un Michael Spyres, car on voit mal qui d’autre pourrait affronter un rôle aussi terrifiant et aussi lourd, puisqu’il est presque toujours en scène. Cela dit, fallait-il réveiller la nonne sanglante de son long sommeil, et outre le rôle titre, qu’est-ce qui a tant plu aux spectateurs de l’Opéra Comique ?
Eh bien la partition, certainement, menée fougueusement par Laurence Equilbey dirigeant sa formation Insula orchestra. C’est elle qui est à l’origine de cette résurrection, et il entre dans la vocation de l’Opéra Comique de nous faire redécouvrir des œuvres oubliées. C’est aussi elle, souvenez-vous, qui est responsable de la programmation de l’auditorium de la Seine musicale, parsemée de surprises (« Le bonheur est dans la salle », 13 février 2018).

A la création, en 1854, ce deuxième opéra d’un Gounod âgé de trente-six ans («Sapho» datant de 1951), bien qu’il fut adoré par Théophile Gautier et beaucoup moins par Berlioz, ne dépassa pas la onzième, jusqu’à ce que le nouveau directeur de l’Opéra déclare qu’il n’était plus question de produire «cette ordure». Comme on le sait, de l’abondante production du compositeur, seuls subsisteront «Faust» et «Roméo et Juliette», toujours très en vogue. En tout cas, même si elle n’est pas bouleversante de beauté, la partition a de quoi soutenir l’action, faite d’épisodes variés, scènes de guerre, scènes médiévales, scènes paysannes, scènes d’apparition, duos d’amour, etc.

Et puis de nos jours, «cette ordure» nous paraît bien folklorique, et sur ce plan je m’étonne que le public de lundi dernier se soit montré si enthousiaste, au moment des saluts, notamment vis-à-vis du metteur en scène David Bobée, homme de théâtre (il sera présent au prochain festival d’Avignon avec le feuilleton théâtral «Mesdames, messieurs et le reste du monde»). À dire vrai, sa mise ne scène m’a semblé sans vrai parti pris, ni héroïque, ni romantique, ni poétique, sinon une succession de tableaux inscrits dans un décor de quelques éléments très modernes et très sombres. Pourtant cette histoire de nonne sanglante poignardée par son promis, réapparaissant pour troubler les amours de Rodolphe et Agnès en criant vengeance, possède un cachet gothique qu’on pourrait, me semble-t-il, mieux exploiter, même si la musique ne laisse pas de répit. Mais je ne saurais dire ce qui a tant plu au public de l’Opéra Comique dans la présentation actuelle.

Lise Bloch-Morhange

Opéra Comique, « La Nonne sanglante », Charles Gounod, 2, 4, 6, 8, 10 et 12 juin 2018

« La Nonne sanglante » à l’Opéra comique. Photo: Pierre Grosbois

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