«Jericó, le vol infini des jours», un documentaire colombien lumineux

Envie d’un grand voyage empreint de beauté et de sagesse qui vous emmène loin ? Avant qu’il ne soit trop tard précipitez-vous dans l’une des rares salles de cinéma à projeter «Jericó, le vol infini des jours», un documentaire lumineux. Ce petit bijou latino, à l’atmosphère joyeuse ponctuée de vieilles chansons populaires colombiennes, ne restera sans doute pas longtemps à l’affiche.

Loin de l’univers des narcotrafiquants qui a longtemps entaché l’image de la Colombie, nous voici dans un authentique village colombien de 8000 habitants, Jericó. Dans ce cadre somptueux, à 1900 mètres d’altitude, Catalina Mesa, la jeune réalisatrice colombienne nous entraîne à la rencontre de huit femmes âgées. Elles vivent leur vieillesse avec sérénité dans un jaillissement de rires, de musique et de bonne humeur bien que leurs vies n’aient pas été faciles. On les suit dans les rues de Jericó, aux belles demeures pastel, qu’elles gravissent plus ou moins allègrement. Puis, on pénètre avec elles dans l’intimité de leur maison parfois même jusqu’à leur chambre à coucher. Et c’est là, au cours de conversations avec leurs amies qu’elles dévoilent des pans de leurs vies où l’amour tient une place substantielle.

La décoration splendide des intérieurs pur jus et les cadrages léchés des maisons aux couleurs acidulées dégringolant la colline auraient pu transformer le documentaire en tableau pittoresque. Catalina Mesa a évité cet écueil. Ce qui marque ce sont les paroles de ces seniors qui, toujours tournées vers l’avenir, semblent avoir tout compris des vraies valeurs de la vie. La réalisatrice a su créer avec elles un lien de confiance profond au point qu’elles en oublient la caméra. Elle n’a pas choisi Jericó par hasard, sa grand-mère paternelle et ses ancêtres ont vécu là et elle y a séjourné à diverses reprises. Chacune de ces femmes, issues de milieux sociaux différents, représente un archétype féminin. Fermière, commerçante, femme au foyer, domestique, institutrice… deux d’entre elles ont fait des études et ont exercé un métier intellectuel à une époque où ce n’était pas chose courante. L’envie et les capacités ne manquaient pas aux autres mais leur père en avait décidé autrement. Leur frustration a été compensée par les diplômes de leurs enfants.

Malgré des vies dures, souvent solitaires, l’amertume n’a pas réussi à s’immiscer dans leur détermination ni leur joie de vivre. Et pourtant Jericó n’a pas toujours été le havre de tranquillité qu’il est aujourd’hui et la vie de ces femmes est un reflet de l’histoire du pays. Même si le village, distant de Medellin de 100 kilomètres, n’a pas trop pâti des narcotrafiquants du fait de sa situation enclavée, il a tout de même été affecté. Au détour de conversations, on apprend qu’ils ont enlevé l’enfant de neuf ans de Celina dont elle n’a plus jamais reçu de nouvelles. Chila a perdu son mari et trois de ses enfants. Drames plus personnels aussi à l’instar de Luz rejetée par la famille de son amoureux à cause de la couleur de sa peau…

Si Elvira, 102 ans, la doyenne éduquée, nous incite à dépenser notre argent en études et en voyages plus formateurs que l’accumulation de choses matérielles, certaines préfèrent, par moments, se réfugier dans la religion. Jericó, dont l’une des saintes a été canonisée, n’est pas exempt de bondieuseries. Ici la religion flirte avec la superstition. Ici on astique ses saints de la même manière que l’on fait briller ses casseroles. Ici on décore sa chambre de rosaires. Et, le christ, qui parfois trône sur le lit, peut faire office de mari. Mais on sait en rire.

Ce voyage lumineux s’achève comme il a commencé, sur la colline qui domine Jericó. Lors de la fête des cerfs-volants, une petite-fille fait dériver celui qu’elle a fabriqué au gré des vents ou peut-être à la poursuite du «vol infini des jours» assurant ainsi la transition entre générations avec un grand souffle de liberté.

 

Lottie Brickert

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Une réponse à «Jericó, le vol infini des jours», un documentaire colombien lumineux

  1. Marie-Hélène Fauveau dit :

    merci

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