Au Bois des Buttes, Yves Gibeau offre une stèle à Apollinaire

Ironie de l’histoire : un siècle après la plus grande tuerie du XXe siècle, alors que Français et Allemands sont aujourd’hui les meilleurs amis du monde, des drapeaux français flottent aux façades des maisons des villes martyres de la Grande Guerre. Ces bannières tricolores ne prétendent pas revendiquer la victoire contre l’ennemi. Si elles témoignent d’un certain patriotisme, ce n’est que celui de la guerre en crampons, le football. Les supporters de l’Aisne ou de la Marne ne sont pas autrement que les autres. Ce clin d’œil aurait sans doute plu à Guillaume Apollinaire et lui aurait peut-être rappelé le poème qu’il écrivit pour le mariage de son ami André Salmon en 1909, la veille du 14 juillet : «On a pavoisé Paris parce que mon ami André Salmon se marie».

Le souvenir du poète est bien présent dans le petit village de La-Ville-aux-Bois-lès-Pontavert, dans l’Aisne. A quelques encablures des villages dont le nom résonne encore tragiquement, là où la terre est encore gorgée du sang de dizaines de milliers de jeunes gens, une stèle rappelle que le poète y fut blessé d’un éclat d’obus.

Il n’est peut être pas inutile de rappeler les circonstances de cet épisode. Le 16 mars 1916, le sous-lieutenant Guillaume de Kostrowitzky, qui a voulu s’engager dès le début de la guerre, est avec ses hommes au lieu-dit «le Bois des Buttes» à l’ouest de Berry-au-Bac dans l’Aisne. Un «bien sale coin» selon Apollinaire lui même. Il écrit à Madeleine rencontré dans le train Nice-Marseille et qu’il considérera un temps comme sa fiancée : «Pas de description possible. C’est inimaginable {…} J’ai la bouche pleine de sable. je ne sais pas si tu auras des lettres ce soir». Il se décrit cependant «fatigué et gai à la fois».

Sans doute savoure-t-il sa récente naturalisation : le décret a été publié quelques jours plus tôt au journal officiel. Pendant un moment d’accalmie, il lit un numéro du Mercure de France, lorsqu’il reçoit à la tempe droite un éclat d’obus, ce qui nécessitera les premiers soins en ambulance militaire avant un transfert à l’hôtel-dieu de Château-Thierry. «Le casque en l’occurrence m’a sauvé la vie», écrit-il à Madeleine, ce qui est vrai.
La blessure justifiera cependant une trépanation. Et désormais c’est un poète à la tête bandée, tel que les photos nous le montrent et tel que Picasso l’a représenté (notamment dans Calligrammes) qui va pratiquement être le portrait «officiel» d’Apollinaire, ou tout au moins celui qui sera le plus diffusé.

Si le souvenir de l‘écrivain est attesté dans la plupart des lieux qu’il visita, aucune plaque commémorative de sa présence au front et de sa blessure n’existait avant les années 1990. Aujourd’hui, en bordure de la D 89, à la sortie du village de La Ville au Bois les Pontavert, une stèle de granit rappelle que «En ce lieu dit le Bois des Buttes/ le 17 mars 1916/ Fut blessé/ Guillaume Apollinaire/ 1880-1918».
En dessous, a été gravée une strophe du poème «Rêverie» qu’Apollinaire avait envoyé à Lou, dans sa lettre du 11 mai 1915 :
«Dis l’as tu vu Gui au galop/Du temps qu’il était militaire/Dis l’as tu vu Gui au galop/Du temps qu’il était artiflot/À la guerre»

Tout en bas de ce bloc de granit et pour peu que l’on nettoie la terre ou les feuilles qui la masquent, une ligne écrite en petit caractère indique : «Don d’Yves Gibeau, 1990».
Ami de Boris Vian et d’Antoine Blondin, Yves Gibeau, originaire de la Marne, exerça un certain nombre de petits boulots avant de devenir journaliste et écrivain. Son récit presque autobiographique «Allonz’enfants» paru en 1952 connut un succès retentissant (300.000 exemplaires) et devint un titre phare du Livre de Poche avant d’être porté à l’écran par Yves Boisset une trentaine d’années plus tard.

Peut être parce que son père adoptif était militaire et qu’il fut lui-même enfant de troupe, Yves Gibeau avait conçu pour la chose militaire une haine tenace, dont témoignent ses ouvrages. Paradoxalement, cet anarchiste anticlérical éprouva une sorte de fascination respectueuse pour les lieux des batailles 14-18 au point de s’installer dans un presbytère à Roucy, dans l’Aisne, à une dizaine de kilomètres du sanglant Craonne et d’être surnommé par certains «le veilleur du chemin des Dames». Grand admirateur d’Apollinaire, il fut à l’origine de la stèle que l’on peut voir aujourd’hui et qu’il paya avec ses propres deniers.

L’inauguration eut lieu le 24 mars 1990 en présence d’un certain nombre d’écrivains amis. Si la chose à l’époque ne connut guère de retentissement (la revue d’études apollinariennes  « Que vlo’ve ? » n’y consacre à l’époque que 3 lignes), la stèle est aujourd’hui fort bien signalée et pourrait être l’un des lieux où des hommages seront rendus à Apollinaire pour le centenaire de sa mort, le 9 novembre 1918. On peut en tout cas aisément imaginer qu’Yves Gibeau l’aurait souhaité.

Gérard Goutierre

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6 réponses à Au Bois des Buttes, Yves Gibeau offre une stèle à Apollinaire

  1. Gibeau dit :

    Cher monsieur,
    Fille d’Yves Gibeau, une amie vient de me transmettre votre papier. Je vous remercie infiniment d’avoir rappelé que mon père avait fait érigé cette stèle en l’honneur d’Apollinaire sur ses deniers personnels… La fête fût belle et très joyeuse!
    Ce qui me navre, c’est bien évidemment que les « autorités » régionales se sont appropriée cette stèle sans jamais faire référence à mon père…
    Mais peu importe il y a encore heureusement des personnes comme vous pour ne pas l’oublier et perpétuer sa mémoire, ce à quoi je m’emploie.
    Je vous souhaite une très belle journée.
    Amicalement.
    Sophie Gibeau

    • Jean - Pierre Stempel dit :

      bonsoir Madame ,

      Je suis très heureux de pouvoir vous écrire ces quelques lignes, la présence de votre papa restera pour moi, ce partage dans la simplicité d’instants d’éternité.
      Ces instants furent autant imprégnés par le silence des mots que par le regard de l’âme, au travers de ceux-ci l’on devinait cette profondeur qui le caractérisait si bien.
      Peut – être au plaisir de vous lire
      Bien sincèrement

      • Gibeau dit :

        Merci à vous aussi pour vos quelques lignes.
        Il est encore parmi nous heureusement grâce à des hommes comme vous, Gérard Goutierre et quelques autres fidèles…
        Amicalement.
        Sophie

        • Jean Pierre Pierre Stempel dit :

          Bonjour

          il y a des personnes, des instants que le tréfonds mémorise et dont il ne peut se défaire. Ce n’est que timidement, que les voix du silence s’en trouvent embellies.. aujourd’hui encore, les traces indélébiles des passages d’Yves Gibeau sont telles des diamants sur le parchemin de ces lieux d’histoire mais aussi de recueillement.
          bien cordialement
          JPStempel

  2. Claude Debon dit :

    Merci, cher Gérard, d’avoir rappelé ces détails peu connus et si émouvants. Claude Debon

  3. Jean - Pierre Stempel dit :

    Bonjour,

    Le combat d’Yves Gibeau pour pérenniser la présence de Guillaume Apollinaire en ces lieux , aux confins de cette Picardie languissante et de cette Marne éprise de plaines tout aussi monotones, restera tel un combat contre cette indolence de ces  » chères autorités ».

    Yves Gibeau, dont les combats pour cette liberté autant de paroles que d’actes , nous manque, je me permets d’ajouter ce texte que je lui avais destiné en 1994 :

    Le pèlerin du Chemin des Dames
    (…)
    L’éternel était ton souci, sur ces chemins escarpés, où l’on peut aisément imaginer ces jeunes hommes, leur barda sur le dos, peinant à gravir, embrassant le calcaire du sol avec espoir d’en revenir, mais qu’un tir « ennemi » contraria au moment de l’ultime ascension, l’ultime sursaut de gloriole… et c’est là, que tu recherchas inlassablement la tombe de ton papa, que tu ne connus jamais…..comme celle de René Dalize, auquel Apollinaire dédia son roman « Le Poète assassiné «, lequel, pour l’anecdote, ne recueillit aucune voix lors de l’attribution du Goncourt en 1916, qui revint à deux « hommes meurtris « eux – aussi, Henri Barbusse et Adrien Bertrand.
    (…)
    Je me souviens, lors de ces promenades au travers de ces champs nus du Chemin des Dames, ta silhouette qui se découpait si élégante, notre dialogue s’appelait l’apprentissage du silence, le regard se perdait au loin dans les vastes horizons de ces lieux, et nous plongeait dans une intense méditation, seul le cri habituel des geais, ce « herrsch « sonore évoquant un tissu déchiré, tout proches, interrompait sans scrupule notre communion au monde des reliques enfouies.
    (…)

    Par ces mots, son image restera à jamais gravée dans ma mémoire et aujourd’hui encore mes pas caressent les siens.

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