Le 4 juillet d’un poète engagé dans l’action

4 juillet. Il se pencha légèrement par la fenêtre. Il avait du mal à apercevoir ce qui se passait dehors car, de sa chaise roulante où il était cloué depuis quelque temps déjà, il ne pouvait effectuer qu’un faible mouvement du corps, lent et malhabile. Des cris traversèrent la rue et vinrent heurter ses tympans. Comme en ce funeste et immémorial mois de juillet, déjà… Lorsque la Révolution, la grande, la mère de toutes les autres, fit vaciller sa jeunesse, le priva à tout jamais d’une partie de sa famille et le condamna à l’exil. 

Après tant de drames – les abominations de la Terreur, les promesses déçues du Consulat noyées dans le sang des batailles de l’Empire, les échecs répétés de la Restauration qu’il avait certes défendue, mais par simple loyauté et sans même croire un seul instant qu’elle pût incarner un quelconque avenir –  l’Histoire semblait se répéter, se refermer sur elle-même. Comme pour lui dire, à lui qui l’avait tant chantée, que son temps était achevé. 

C’était l’été, il avait froid. De ses longues mains tremblantes et presque translucides, il remonta l’épaisse couverture à carreaux écossais posée sur ses genoux. Puis, péniblement, il saisit  les roues de sa chaise et les fit tourner, centimètre après centimètre, le long du parquet de chêne foncé qui ne cessait de geindre et lui rappelait, indifférent à sa douleur, celui des salles d’apparat du château de sa jeunesse. Arrivé au bout de la chambre, il se leva au prix d’un effort surhumain, jeta un dernier regard vers le crucifix et, soulagé, se laissa tomber sur ce lit étroit qu’il n’allait plus quitter. Il enfonça sa tête dans l’oreiller et, déjà à demi inconscient, repensa à ses « destinées »

Sa vie avait ressemblé à ses ouvrages. Écrivain reconnu et même adulé, il avait aussi été soldat, ambassadeur, ministre, pair de France. Poète engagé dans l’action, il avait admiré Byron, Goethe, Walter Scott. Et, bien qu’ils eussent représenté pour l’essentiel des rendez-vous manqués, il avait parlé à Mirabeau, Washington, Napoléon.  

Petit breton obscur, né sans gloire et sans beauté, il n’aurait jamais imaginé que tout cela fût possible. Et pourtant, sculptant obstinément les contours de son génie, il s’était élevé au niveau de ces grands hommes. Peut-être même les avait-il dépassés… Comme eux, il avait fait le choix de la valorisation esthétique de son existence. Aristocrate de la vie, il avait accompli son destin, légué une œuvre, porté sans discontinuer l’image fière et exigeante de ce que doit être, en tout temps et en toutes circonstances, un grand écrivain. Oui, il se situait dans le sillage d’Homère, de Dante et de Shakespeare. 

Ses « Mémoires », lorsqu’ils paraîtraient, donneraient voix aux absents. Ils subsumeraient la brisure. Ils éclaireraient les ruptures successives de sa vie et de son siècle. Ils donneraient corps à tous les dépouillements et rendraient possible la permanence du souvenir. Ses « Mémoires », « ce mausolée que je bâtis avec des ossements et des ruines », avait-il pu écrire, encore dans la force de l’âge. Ses « Mémoires », sa plus grande satisfaction… 

Il sembla hésiter. Il tourna légèrement la tête de gauche à droite, comme dans une secrète dénégation. Puis il se tint à nouveau immobile. 

Un sourire se forma sur ses lèvres déjà sèches. Il pensait à Juliette. Que l’avait-il aimée, dans les alcôves de la Vallée-aux-Loups ou les décors grandioses des jardins de Rome… Alors qu’il avait cru que sa Sylphide ne pût jamais s’incarner en une femme vivante, elle lui avait permis de lutter contre ses démons. Elle avait illustré la parole de Saint-Augustin: « l’amour est désir ». Elle lui avait offert une plénitude qu’il pensait impossible à atteindre. Oui, elle avait été toute sa vie. Il l’avait aimée plus que tout. Et eût-il dû donner toute son œuvre pour qu’elle ressuscitât, ne fût-ce qu’un instant, il n’aurait pas hésité une seule seconde. 

Aurait-il pu réussir, là où Orphée avait échoué ? Il ne le saurait jamais. Et à présent, il était trop tard pour risquer l’aventure. Il n’avait plus de forces. Mais quelque chose pouvait encore être sauvé. Juliette termina ses jours aveugle, et lui adresser son dernier rêve, comme il le faisait en cet instant ultime, c’était malgré tout affirmer qu’un seul instant, celui de leur rencontre, avait survécu à tous ceux qui lui avaient succédé. 

« Oui, murmura-t-il. Une seule exigence presse ce temps, celle d’un rêve arraché à la nuit ».    
 

Un soubresaut traversa brutalement tout son corps. Chateaubriand ferma les yeux. 
Tout était accompli.

Laurent Vivat

 

Le tombeau de Chateaubriand à Saint-Malo. Agence Meurisse. ©Gallica

 
 
 

Print Friendly, PDF & Email
N'hésitez pas à partager
Ce contenu a été publié dans Histoire. Vous pouvez le mettre en favoris avec ce permalien.

3 réponses à Le 4 juillet d’un poète engagé dans l’action

  1. Catherine Boccaccio dit :

    Très beau texte. Merci.

  2. piluem dit :

    C’est avec un certain retard que je découvre l’excellente écrit que vous avez consacré aux derniers instants de François René de Chateaubriand dont le suis un admirateur inconditionnel.
    Ne l’ayant que très peu pratiqué au cours de mes humanités, j’ai écouté il y a quelques années Monsieur Luc Ferry conseillant vivement de lire ou relire Chateaubriand. J’ai commencé par les Natchez. Impressionné par cette belle histoire et par conteur, j’ai acquis Les Mémoires d’Outre tombe …c’est mon livre de chevet..Quelle vie! et quelle magnifique utilisation de notre langue!
    Merci d’avoir fait ce « rappel » à travers votre texte, digne de l’écriture de l’auteur concerné.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *