« Le jardin de la Manche »

C’est imperceptible. Comme une impression de léger changement dans l’appréhension de l’espace urbain qui rendrait la ville plus lisible, plus légère, comme une évidence. Une intervention par petites touches, qui, en impactant uniquement le végétal parvient à redessiner la ville : de l’autre coté de l’avenue du Verger, «le Parc des pins» que, enfants, nous nommions  «la pinède» est plus présent. La raison ? Les arbres et arbustes qui le dissimulaient  aux regards des passants de l’autre côté de l’avenue ont été déplacés. Plus loin, à la hauteur de l’hôtel Westminster seuls les cèdres bleus ont été conservés pour magnifier leur couleur. A l’autre extrémité les pins penchés ainsi que les pins tortueux remarquables ont été conservés. Nous sommes au Touquet.

C’est là, non loin du kiosque à musique, qu’a été plantée en 2012 la collection de buis qui comprend 129 «cultivars» ou variétés scientifiquement répertoriées et agrées par le «Conservatoire de Collections Végétales spécialisées» et supervisée depuis Washington par Lynn R. Batdorf «himself», recenseur mondial des buis.

Près de l’Hôtel de Ville, des damiers de buis inaugurés en 2014 reprennent le dessin historique du pavage des trottoirs tout proche, lui même inspiré des vitraux de l ‘édifice construit entre 1929 et 1931 et classé monument historique en 2014. 

Beaucoup de buis et ce n’est pas par hasard. Ces aménagements récents ont été conçus par  Patrick Salembier, autodidacte  passionné de jardins et auteur de la charte d’aménagement paysagé de la ville qui donne le ton et les directives précises des travaux. C’est au Touquet qu’il a  établi en 2003 le siège français de «l’European Boxwood and Topiary Society» (EBTS France) première association Européenne d’Amateurs de jardins. C’est également lui qui est à l’origine de la collection de buis de la ville.

Rappelons que Le Touquet revendique toujours le titre de «Jardin de la Manche». Une raison à cela : la ville a été construite dans une forêt de pins maritimes. Alphonse Daloz, le premier propriétaire et habitant de la future station envisage tout d’abord d’en faire une réserve de chasse. C’est l’époque des plantations de pins maritimes dans les Landes destinées à assécher les marais et à retenir le sable. Ce sont ces mêmes pins maritimes qui sont plantés au Touquet et qui attestent de la douceur de son climat maritime tempéré et lui donnent tout son caractère et donneront lieu à ce commentaire signé Maurice Verne en 1927 : «Comme deux épis creux, voici la baie de l’Authie et Berck, la baie de Manche et Le Touquet qui est d’ici exactement le jardin de la Manche, un bouquet sur le sable au bord de la vague ourlée…». Entre 1856 et 1882 naît progressivement un massif forestier qui atteint au maximum de son extension 1200 hectares.

Après le succès de la transformation de l’ancienne route en corniche de la Canche puis en sentier piéton et piste cyclable. Après les jardins de bord de mer réalisés à base de graminées et d’oyats, la ville se visite toujours comme un jardin au fil des saisons : ne pas manquer le parc de la villa Banco au début du printemps pour l’éclosion de la rivière de bulbes créée pour le centenaire de la station en 2012. Un peu plus loin dans la saison, c’est l’allée des cerisiers du Japon qui est en fleurs prés du jardin d’Ypres, un jardin qui se visite aussi pour son cheminement remarquable conservé depuis la date de sa création en 1949.

Marie-Pierre Sensey

Addendum: En saison, possibilité de visites de la ville sur le le thème des jardins.  Se renseigner à l’Office de Tourisme. EBTS France Palais de l’Europe 62520 Le Touquet Paris Plage

Pour la petite histoire c’est en octobre 1874 que Hippolyte de Villemessant, fondateur du Figaro est invité par Alphonde Daloz à une partie de chasse. De retour à Paris, il écrit dans Le Figaro : «À quatre kilomètres d’Étaples et à l’embouchure de la Canche, abritée par une forêt de pins de 1 000 hectares, se trouve une plage plus belle que Trouville. Si Dieu me prête vie, je veux faire de ce pays un « Arcachon du Nord ». Avant peu Le Touquet sera le rendez-vous favori de nos baigneurs parisiens et j’aurai résolu d’une façon pratique le fameux problème «Paris-Plage».  Nom que la ville de Paris tentera de s’approprier très récemment. La municipalité parisienne a été déboutée de sa procédure et ne peut utiliser que le nom de «Paris Plages» avec un «S».

Destins de femmes 
Celle qu’on appelle «la première dame», Brigitte Macron, a grandement contribué mettre la ville du Touquet  à la une des médias et de l’actualité internationale tout comme l’infatigable Karine Baillet créatrice d’évènements sportifs comme «Le Touquet Raid Pas de Calais», «Le Touquet Bike&Run» ou «Le Touquet Raid Amazone».

Avant elles nombreuses sont les femmes qui se sont illustrées dans la construction de la petite station balnéaire. comme si cette bande de terre en bord de mer à l’estuaire de la Canche ne pouvait attirer que des tempéraments forts propres aux pionnières. Les travaux de «la Société Académique de la ville» et de l’association « Mémoires d’Opale » permettent de faire ce travail de mémoire.

Une des premières d’entre elles, Marguerite Marie Daloz, belle fille D’Alphonse Daloz va jouer un rôle capital dans les débuts de la station. Alphonse est décédé en 1885, soit trois ans à peine après les premières initiatives de valorisation des vastes terrains dont le découpage et le lotissement vont être à l’origine de la ville. Il n’a pas eu le temps de démarrer la commercialisation des lots. Son fils est consul de France à Bogota et se désintéresse des terrains qu’il a reçus en héritage. C’est Marguerite Marie et elle seule qui va assurer le démarrage de la station à partir de 5 chalets. Pour cela, elle se révèle une femme d’affaires avisée, casse les prix pour démarrer la commercialisation, réalise sur ses deniers les premiers services publics de ramassage des ordures ménagères et édifie la chapelle Saint André(e) à la mémoire de sa fille décédée. En 7 ans, elle multiplie par quatre tous les ans le nombre de chalets. Quand les terrains sont vendus suite à son divorce, le lotissement a démarré et la famille réalise au passage une belle plus-value.

Quelques décennies plus tard, pendant la première guerre mondiale la Duchesse de Westminster fait preuve d’un grand dévouement en créant un hôpital militaire dans les locaux du casino. Constance Edwina Cornwallis West n’est pas n’importe qui. Le Duc, son mari deuxième du nom est à la tête d’une des plus grandes fortunes mondiales. Elle même est sportive et intrépide et participe aux jeux Olympiques d’été de 1908, section voile. Malheureusement elle perd son fils en 1909 à l’âge de cinq ans des suites d’une appendicectomie. Quand le drame survient elle n’est pas présente à ses côtés et ne pourra même pas assister à ses funérailles. Le couple ne survivra pas, ni à ce drame ni aux infidélités du Duc qui va se marier et divorcer quatre  fois. A l’hôpital elle ne se contente pas de financer mais s’implique aux côtés des infirmières dans le quotidien des soins et de l’intendance. C’est là, à l’hôpital militaire qu’elle rencontrera le Capitaine John Fitzpatrick Lewis. La jolie Duchesse se mariera avec son jeune et beau capitaine après son divorce en 1919. Elle a alors  44 ans. En 1918 elle avait été nommée Commandant de l’ordre de l’Empire britannique pour ses états de service pendant la guerre. 

A la même époque, on signale la présence de la «divine» Suzanne Lenglen, première star du tennis féminin sur les courts du Tennis Club. A noter aussi le passage de Louise de Bettignies alias «Alice Dubois» de son nom de code, agent des services secrets français.

Mais l’histoire de la ville ne serait pas ce qu’elle est sans les «Sautrières» ces intrépides pêcheuses de crevettes qui venaient tous les matins à partir d’Étaples par tous les temps récolter dans leurs énormes filets les crevettes qu’elles vendaient elles mêmes dans les rues de la ville à la criée. «Crevettes Mesdames». J’étais enfant et leurs voix résonnent encore à mes oreilles.

Visites thématiques sur «les femmes remarquables du Touquet» toute l’année. Office de Tourisme du Touquet

MPS

Source image pour Constance Edwina Cornwallis West et l’affiche de « L’Arcachon du Nord »: Archives de la Société Académique du Touquet
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