La conscience en carafe

Avec quelques uns des membres des Merry Pranksters, Ken Kesey était monté à New-York dans l’idée d’acheter un autobus. Ils avaient déniché un bus scolaire, de type Harvester International, millésimé 1939. L’auteur de « Vol au-dessus d’un nid de coucous » et sa bande avaient peinturluré l’engin de motifs psychédéliques. Ils l’avaient équipé de tout un matériel sonore qui permettait de capter toutes sortes de sons et avaient également embarqué nombre de caméras. Le frigidaire de l’autobus contenait notamment du jus d’orange coupé au LSD. L’incroyable récit du voyage qu’ils firent à travers les États-Unis a fait l’objet d’un récit unique en son genre par l’écrivain Tom Wolfe publié en 1968, bien avant le fameux « Bûcher des vanités ». Le livre s’intitulait « Acid test ». L’acide c’était ainsi que l’on nommait le LSD, une puissante drogue hallucinogène.

Cinquante ans plus tard, cette littérature produit toujours le même effet. Celui d’une bombe littéraire à fragmentation. Le style de Tom Wolfe, apparenté au nouveau journalisme, emprunte à celui d’un John Steinbeck qui aurait trempé sa plume dans un jerrican de kérosène. L’auteur, dandy distingué parmi les fous, a suivi cette itinérance folle dont l’un des objectifs pour les participants était de se rendre tellement voyants qu’ils en deviendraient invisibles. Que leur excentricité démultipliée par cent leur conférerait une sorte d’immunité à l’égard des autorités et de toutes sortes de gens.

Tellement inattaquables qu’un jour Kesey et sa bande avaient convié les Hells Angels de Californie à leur campement afin qu’ils goutassent à cette expérience consistant à exploser toutes les barrières des champs de conscience en abusant des drogues les plus fortes. Tom Wolfe raconte avec beaucoup d’humour que les Hell’s Angels avaient une tellement mauvaise réputation, des « violeurs de nouveaux-nés », qu’ils ne s’attendaient guère à être invités quelque part en général et par qui que ce fût en particulier. Que le truc de ces très mauvais garçons consistait juste à se pointer quelque part et aborder le premier venu en ces termes: « Qu’est-ce que tu as à me regarder, toi, s’pèce de con? ». La seule peur que cette attitude pouvait engendrer suffisait à leur bonheur. En ce mois d’août 1965, la police du comté avait été prévenue de cet étrange séminaire des contraires et avait décidé de positionner un certain nombre de véhicules en retrait au cas où cela dégénèrerait en massacre. Mais la folie du groupe conduite par Kesey avait eu raison des prévisions. Dépassés dans leur entendement, les « Anges » s’étaient mis à grimper aux arbres avec une vision directe sur leur cosmos interne sans bagarre ni effusion de sang. Dans sa narration des événements Tom Wolfe est invisible. Son reportage romancé fait la part belle aux protagonistes comprenant Kesey mais aussi Neal Cassady ou encore Hunter Thomson l’un des précurseurs du gonzo-journalisme. Ce dernier étant à l’origine du happening qui allait intervenir avec les Hell’s Angels et à propos desquels d’ailleurs il écrivit un fameux livre.

De bout en bout et sans jouer sur les mots « Acid Test » est un livre stupéfiant que n’auraient pas renié à une époque plus précoce des artistes surréalistes, dadaïstes ou nihilistes. C’est un récit-fleuve qui nous fait partager une expérience folle, la dérive inouïe d’une bande  d’illuminés, dans un contexte général des plus conformistes.

Et tout cela parce qu’au départ, un hôpital américain pour anciens combattants (Menlo Park hospital) situé à Palo Alto avait décidé à l’orée des années soixante de mesurer les effets des drogues hallucinogènes sur des volontaires dont fit partie Ken Kesey. Lequel s’aperçut qu’en ingérant du LSD il pouvait aussi bien voir en lui-même qu’à l’intérieur du médecin qui l’interrogeait sur ce qu’il éprouvait. C’est par la suite que, cheminement créatif aidant, l’idée d’un voyage en autocar a commencé à émerger, laissant il faut le préciser, certains des  passagers sur le carreau ou enfermés dans des hôpitaux psychiatriques, le cerveau endommagé pour longtemps.

Le contenu de ce livre que l’on peut toujours se procurer se situe à des années-lumière de la soupe généralement tiède distribuée dans les librairies modernes. Il y a osons le dire, non seulement du Steinbeck mais aussi du Balzac (peut-être du Céline sous réserve de meilleure expertise) dans la façon dont Tom Wolfe aborde chaque personnage emporté dans des délires plus ou moins contrôlés. C’est un livre d’explorateur spatial qui sort totalement des clous, emprunte tous les sens interdits, ne se posant aucune limite ni morale. Cinquante ans après sa publication, il dérange toujours autant. Et cette carafe de jus d’orange coupée au LSD, n’est d’ailleurs pas sans rappeler une formule utilisée par Steinbeck dans « Tendre jeudi », selon laquelle « la vérité ne se contente pas d’être dans le vin elle en sort ».

PHB

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2 réponses à La conscience en carafe

  1. ragaru anton dit :

    Cher Monsieur
    tout à fait d’accord avec cette critique, j’ai lu ce livre quand j’étais étudiant, j’ai trouvé que c’était un ovni, ne connaissant pas l’auteur à l’époque, était ce un reportage? une fiction? c’était tellement l’époque ou le lsd s’imposait et était encore recherché comme expérience et pas trop coupé. Mais vous avez raison c’est le livre entier qui fonctionne comme un vrai trip, fabuleux bouquin et merci d’en reparler

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