Charleville au croisement des poètes

Vraisemblablement, le nombre de personnes se rendant à Charleville Mézières sous prétexte que Guillaume Apollinaire a transité par cette ancienne cité à l’été 1905 ne doivent pas être nombreux. Le personnage qui compte là-bas c’est bien évidemment Arthur Rimbaud. À tel point que le personnage est absolument partout: dans les chambres d’hôtel, depuis la cour d’un hôtel (ci-contre), à l’enseigne d’un caviste, sur les plaques signalant ici ou là sa naissance ou son séjour, sans compter les multiples souvenirs à son effigie et jusqu’à l’ancien moulin surplombant la Meuse et dont la ville a fait un musée.

C’est étonnant comme il est facile sur place de trouver des gens étant nés à Charleville, ayant pérégriné ailleurs avant d’y revenir. Du reste, Arthur Rimbaud (1854-1891), n’a pas fait autrement. Hormis quand il a choisi d’aller mourir à Marseille, le poète et explorateur qu’il était n’a eu de cesse de revenir dans la ville où il a vu le jour. Ses semelles réputées de vent n’avaient pas de limite, d’un embarquement pour Sumatra aux comptoirs de l’Afrique de l’est, mais lorsqu’il avait besoin de trouver du répit, c’est vers sa famille et la place Ducale que ses réflexes le portaient.

On dit qu’elle est la sœur jumelle de la place des Vosges et c’est vrai, tant par les proportions que par l’époque de son édification qui a débuté en 1606. La différence est que celle qui nous occupe (à gauche) fait le cœur de la cité. Ses arcades sont jalonnées de commerces de bouche. La vue y est plus dégagée qu’à Paris puisque seule une fontaine en occupe le centre. Son charme opère facilement et pour ceux qui seraient tentés d’y habiter, les prix au mètre carré sont, d’après des renseignements glanés sur place, 10 à 20 fois moins chers qu’à Paris place des Vosges.

En revanche si la visite du musée Rimbaud s’impose sous la pression ambiante, le contenu en est un peu décevant à l’exception de quelques poèmes manuscrits, de photos et aussi (et surtout) de précieuses reliques de sa panoplie d’explorateur. Encore aujourd’hui, celui qui écrivait: « Par les soirs bleus d’été, j’irai dans les sentiers/Picoté par les blés, fouler l’herbe menue/Rêveur, j’en sentirai la fraîcheur à mes pieds/Je laisserai le vent baigner ma tête nue », celui-là donc, donne envie de mettre les voiles. Et lorsque l’on visite face à la Meuse l’un des appartements  (La maison des Ailleurs) qu’il a occupé avec sa famille (de 1868 à 1875) on ne peut s’empêcher de penser à ce mot d’ordre écrit par Paul Valéry en 1920 avec un certain sens de la résonance à l’égard de Rimbaud: « Le vent se lève il faut tenter de vivre ».
Autant qu’il est possible de juger, les pièces de ce logis sont restées dans leur jus d’origine et on peut mieux y comprendre comment certains lieux peuvent à la fois faire office de refuge et de tremplin. L’ancien jeune homme nous en devient presque proche comme si un entêtement irréfragable poussait encore son âme à errer dans Charleville.

On peut ensuite changer de sujet et pousser jusqu’à la frontière belge, là où un bout de France s’enfonce par effet d’étalement chez nos voisins les Wallons. À Fumay, ignorant les prétentions douanières depuis toujours, la Meuse fait un virage au sein duquel la ville en surplomb a su se lover. On y trouve une belle église faite de cette pierre jaune que l’on trouve partout dans la région et qui donne une chaleur si particulière à la place Ducale de Charleville.

En remontant vers le haut, sur la place Briand, il ne faut pas manquer de s’arrêter à l’Hostellerie de la Vallée (ci-contre) laquelle en 1905 se dénommait Hôtel du Soleil Levant. C’est bien là qu’en juin de cette année-là, en compagnie de son frère Albert, Guillaume Apollinaire a fait étape en provenance de Liège. Une carte postale adressée à sa mère l’atteste. Les motifs de ce déplacement sont restés obscurs et Apollinaire a gardé ses impressions pour lui. Dommage pour la géographie de sa poésie qui eut gagné en complétude mais un hommage en bonne et due forme lui a été néanmoins rendu en ce début d’automne. C’était sur  un vieux plancher dont les ardoises polies par le temps celaient, dans leur soi intérieur, tant de secrets de multiples étapes.

PHB

 

 

Print Friendly, PDF & Email
N'hésitez pas à partager
Ce contenu a été publié dans Anecdotique, Apollinaire, Poésie. Vous pouvez le mettre en favoris avec ce permalien.

2 réponses à Charleville au croisement des poètes

  1. Paul Dulieu dit :

    Merci de m’avoir fait savoir qu’Apollinaire est passé par Charleville. Cela me donne envie, après bien longtemps, de retourner là-bas. Ce n’est pas si loin, je suis belge d’origine ardennaise.

  2. Jacques Ibanès dit :

    En 2006, je passai dans la région à pied,venant du Havre et allant jusqu’à Thionville. Je garde un souvenir ému du musée Rimbaud, qui vaut surtout en effet par la présence des « précieuses reliques » du voyageur (sa valise en cuir, son calepin noir, quelques humbles couverts, un verre…cela suffit pour sentir vraiment sa présence humaine).
    Sur mon chemin, je me souviens être passé devant une maison où un nom était inscrit près de la sonnette : Verlaine. J’étais en pleine fantasmagorie…
    Merci pour cette belle évocation de Charleville et de ce rappel à un autre poète tout aussi présent dans notre mémoire.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *