Apollinaire au fond de la poche

Avoir lu dans sa jeunesse le « Corbeau et le renard » est encore un passeport insuffisant pour accéder au monde de Guillaume Apollinaire. Pour qui ne le connaît pas vraiment hormis un fameux « Pont Mirabeau » appris sur les bancs de l’école, l’accès frontal à sa poésie n’est pas forcément évident sauf si une spécialiste de l’écrivain s’avise de publier un recueil de poèmes choisis, ce qui sera le cas dès le 25 octobre avec un petit opus titré « Tout terriblement » chez Gallimard. Auteur de plusieurs ouvrages sur celui qui a disparu de la surface terrestre le 9 novembre 1918, Laurence Campa a réalisé cette précieuse anthologie dont l’insigne mérite est précisément d’ouvrir une voie d’accès aux néophytes.

Il est donc mort à 38 ans fauché par l’épidémie de grippe espagnole et il n’avait guère vendu plus de mille exemplaires durant sa trop courte existence de poète fauché. Dans son communiqué, la maison Gallimard s’enorgueillit d’avoir commercialisé 1,6 million d’exemplaires de son titre phare « Alcools » publié en 1913 et pas loin de deux millions en réunissant tous les titres dont la célèbre maison avait jusqu’à peu l’exclusivité de la substance. Une bien bonne affaire pour cet industriel de l’édition.

Le choix des poèmes présentés est selon son initiatrice et préfacière le résultat « d’une inclination ancienne et d’un désir toujours actuel » sans volonté d’en faire l’équivalent d’une « stèle » ou d’un « monument« . Bien au contraire, ce livre perpétue le souffle et l’inspiration d’un homme ayant « inventé la poésie moderne » et qui s’était donné pour mission d’émerveiller. Laurence Campa participe d’ailleurs à cet objectif lointain puisque l’opus est délicatement illustré de dessins ou peintures de Picasso, Rousseau, Delaunay, Laurencin, Chagall, Duchamp, personnalités  pratiquant selon elle « la même langue » qu’Apollinaire, « la langue immémoriale du désir et de l’inquiétude qui se chante toujours au présent« . Tant est si bien que les images pertinemment sélectionnées « fécondent » les textes qu’elles accompagnent. La maquette épurée, élégante, contribue à rendre l’ensemble accessible et plaisant.

La poésie d’Apollinaire peut impliquer un petit effort pour les nouveaux entrants mais cela en vaut la peine. Ainsi dans les « Sept épées », poème ici illustré par une tête de femme du sculpteur Constantin Brancusi, la dernière strophe intervient comme une récompense de s’être en quelque sorte déchaussé à l’entrée d’un lieu de culte puisqu’il y est dit: « Et la septième s’exténue/Une femme une rose morte/Merci que le dernier venu/Sur mon amour ferme la porte/Je ne vous ai jamais connue« .  Le sentiment amoureux a stimulé avec bonheur le génie créatif d’Apollinaire et l’a même exaspéré lorsqu’il s’apprêtait à partir à la guerre. Dans « Si je mourais là-bas », il conclut joliment une lancée dont la destinataire n’est autre que Lou, sa « bien-aimée » et pour laquelle l’intensité des sentiments n’était pas récompensée par une égale réciprocité. Un déséquilibre douloureux qui ne l’a pas empêché d’écrire: « Lou, si je meurs là-bas, souvenir qu’on oublie/Souviens-t’en quelquefois aux instants de folie/De jeunesse et d’amour et d’éclatante ardeur/Mon sang c’est la fontaine ardente du bonheur!/Et sois la plus heureuse étant la plus jolie/Ô mon unique amour et ma grande folie!/. »

Bien réjouissant est cet ouvrage dont on peut suivre sagement l’ordonnancement ou y piocher au hasard des textes et autres calligrammes (poèmes libérés de la ligne droite). Il tient facilement dans une poche c’est sa destination et il peut même en dépasser car la poésie n’a jamais intéressé les voleurs. Si c’était le cas d’ailleurs il faudrait laisser courir l’insolite pickpocket. Avec son butin, il changerait de trajectoire et de vie avec l’allégresse enviable de ceux que le hasard a désignés.

PHB

 

Quatrième de couverture. Portrait d’Apollinaire par Henri Matisse

« Tout terriblement » anthologie illustrée de poèmes d’Apollinaire, édition et préface de Laurence Campa, 152 pages, parution le 25 octobre, Gallimard

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3 réponses à Apollinaire au fond de la poche

  1. philippe person dit :

    Cher Philippe, voilà pour moi la strophe des strophes, l’anthologie des anthologies… L’essence d’Apollinaire :

    Je connais des gens de toutes sortes
    Ils n’égalent pas leurs destins
    Indécis comme feuilles mortes
    Leurs yeux sont des feux mal éteints
    Leurs cœurs bougent comme leurs portes

  2. Fauveau dit :

    bonjour
    merci et pour le billet et pour le commentaire…
    un témoignage un peu ancien mais vécu : au moment du centenaire de la naissance d’APO, j’étais documentaliste au lycée Apollinaire de Thiais (94)-Il y en avait un autre dans la région de Strasbourg- tout le lycée a participé à cette fête ; il y avait eu, entre autres, une expo au centre de documentation, une café apo au foyer, des écritures de calligrammes dans la cour du lycée avec élèves et surveillants, des portraits d’Apo pas copiés mais imaginés d’après ceux des illustres artistes amis de notre poète et ceux des photos dont un « à la Andy Warhol » qui a ensuite été pendu sur l’extérieur du lycée…et une lecture par des artistes de la lecture à haute voix à la cantine dans un silence (si, si) mi-religieux mi-médusé de toutes sortes de poèmes et des textes érotiques…
    je vais ressortir l’album photo réalisé à cette occasion et regarder le livre dont vous parlez. Tout cela est sans nostalgie mais avec vive présence du poète et de ses amateurs

  3. BM Flourez dit :

    Une bien bonne nouvelle.
    Même si ceux qui sont dans cette ‘amitié personnelle’ avec le poète ont tous leur propre anthologie, non pas intellectuelle, historique ou littéraire mais vivante et intime, gageons que ce recueil fera office d’un vademecum.
    Et pour augmenter l’idée, et pourquoi pas rassurer, si « La poésie d’Apollinaire peut impliquer un petit effort pour les nouveaux entrants (…) », nous pourrions dire que l’effort est d’abord de lâcher prise, comme toujours en poésie, abandonner pour recevoir, comme toujours avec ses amis, se laisser porter, appeler, transpercer, car on ne sait jamais pourquoi on aime.
    Pour reprendre Degas (« le dessin n’est pas la forme, il est la manière de voir la forme »), à la question : pourquoi aime-t-on ?, Apollinaire aurait sans doute pu dire que la poésie n’est pas la réponse mais la manière de vivre et de répondre.

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