Alcools en version colorisée

Un trésor unique au monde sommeillait à la BnF. Une édition du recueil de poésie « Alcools » que le peintre Louis Marcoussis avait rehaussé d’aquarelles en 1919 et 1931 soit bien après la mort de Guillaume Apollinaire disparu en novembre 1918. La maison Gallimard et la BnF ont eu la bonne idée d’en faire la pièce maîtresse d’un coffret qui vient tout juste de rejoindre les rayons des libraires. Il s’agit d’un fac-similé, une très belle copie du volume qu’avait donc décidé d’agrémenter au pinceau Louis Marcoussis.

En vérité il s’appelait Ludwik Markus et il était Polonais comme Apollinaire mais avec deux ans de plus. C’est Apollinaire qui a convaincu celui qui allait devenir son ami d’échanger son nom pour quelque chose de plus facile, de plus doux. Il lui avait suggéré Marcoussis en référence à une commune de l’Île de France aujourd’hui davantage connue pour son centre d’entraînement de rugby. Apollinaire lui-même avait compris l’intérêt qu’il y avait à choisir un nom d’artiste plus facilement assimilable puisqu’étant né Wilhem de Kostrowitzky. Comme le note Jean-Marc Chatelain qui est l’auteur d’une étude composant le troisième d’un des éléments du coffret, le choix de Marcoussis a « quelque chose de particulièrement heureux ». Celui qui est par ailleurs directeur de la réserve des livres rares de la BnF, évoque une réussite qui selon lui  « tient non seulement à l’enchantement mélodique que crée la modulation de trois sonorités vocaliques contrastées » mais confère de surcroît au nom d’emprunt « une grâce toute nervalienne« . Pour Jean-Marc Chatelain, le peintre s’en trouve comme baptisé et ajoutons, mûr pour l’esprit moderne.

Après ses études à l’école des beaux-arts de Cracovie, Marcoussis débarque à Paris en 1903. Il va vite rejoindre la mouvance cubiste en faisant la connaissance de Apollinaire, Braque et Picasso tout en tenant ses distances avec un genre au sein duquel couvait déjà un règlement. Il puise dans le cubisme ce qui l’intéresse mais son œuvre démontre qu’il ne se sent nullement obligé, pas plus que Picasso d’ailleurs, de se soumettre à un dogme géométrique. Sa belle inspiration a notamment donné de très sensibles portraits d’Apollinaire dont un qui imaginait le poète lors de son bref séjour en prison. Il est aussi l’auteur des « Trois poètes » soit sur la même pièce (majeure): Max Jacob, Apollinaire et André Salmon.

C’est notamment avec « Le poème lu au mariage d’André Salmon » le 13 juillet 1909 et repris dans « Alcools » en 1913 que Marcoussis donne un bon aperçu de son talent en colorant les quatre pages à l’aquarelle. Même décalé dans le temps, cela donne un bel exercice d’amitié croisée qu’honorent les formes d’un cubisme atténué . Un méli-mélo qui n’est pas sans rappeler l’apport de Sonia Delaunay à la poésie de Cendrars pour la « Prose du Transsibérien » et plus globalement l’idée en vogue à cette époque d’associer le texte à un graphisme dans l’air du temps. « Ni parce que nous fumons et buvons comme autrefois, écrit dans la chute Apollinaire, Réjouissons-nous parce que directeur du feu et des poètes/L’amour qui emplit ainsi que la lumière/Tout le solide espace entre les étoiles et les planètes/L’amour veut qu’aujourd’hui mon ami André Salmon se marie »/.

Marcoussis a choisi -et c’est mieux ainsi- de ne pas tout illustrer du recueil durant les années où il s’y est employé. Mais il ne lui a pas échappé que « Chantre », qui se contentait de murmurer « Et l’unique cordeau des trompettes marines« , était bien seul au milieu de sa page. L’artiste y a ajouté de son pinceau, inspiré par le mystère de cette formule isolée, une jolie conque moitié académique moitié moderne qui ne grève en rien le projet d’origine de ce vers ultra-solitaire.

Avec ce coffret, Gallimard et la BnF offrent au public un ensemble non seulement original mais précieux. Au recueil de poésie et à  la courte étude de Jean-Marc Chatelain portant sur Marcoussis et Apollinaire, s’ajoute aussi un autre emballage contenant une suite de gravures à l’eau forte  de Marcoussis qui avait été tirée en 1934 à très peu d’exemplaires. Un vrai trésor d’automne qu’une belle idée de départ a tiré de son sommeil.

PHB

« Alcools » Guillaume Apollinaire, co-édition BnF et Gallimard, paru le 25 octobre, 35 euros.

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6 réponses à Alcools en version colorisée

  1. Une autre heureuse et belle occasion de fêter le poète va avoir lieu très bientôt au Pavillon Carré de Baudoin, 121 rue de Ménilmontant, dans le 20ème, métro Gambetta., le 10 novembre à 16 heures. L’entrée est libre.
    Jacques Ibanès dit et chante Apollinaire bien à sa façon.

  2. Yves Brocard dit :

    Bravo et merci pour attirer notre attention sur cette belle initiative de la BNF et Gallimard qui permet de remettre sur le devant de la scène Marcoussis aux côté d’Apollinaire.
    Pour rebondir sur le message précédent, à noter aussi le concert/récital présenté par Radio France samedi 10 novembre : Apollinaire, Poèmes de la paix et de la guerre avec une musique originale interprétée par Orchestre Philharmonique de Radio France qui devrait être assez original.

  3. philippe person dit :

    Encore un petit peu d’Apollinaire : Dans son « Portrait XL » concocté par Alain Cavalier, Philippe Labro récite une strophe de Marizibill, celle que je citais dans une de mes interventions :

    Je connais des gens de toutes sortes
    Ils n’égalent pas leurs destins
    Indécis comme feuilles mortes
    Leurs yeux sont des feux mal éteints
    Leurs cœurs bougent comme leurs portes

    « Je connais des gens de toutes sortes » et « Des feux mal éteints » sont d’ailleurs des livres de Labro…
    Au passage les « Six portraits XL » d’Alain Cavalier, en fait 3 films réunissant à chaque fois deux portraits, sont des merveilles…

  4. ISABELLE FAUVEL dit :

    A noter également une conférence “Picasso/Apollinaire” par Laurence Campa, biographe et éditrice d’Apollinaire, professeur à l’Université de Paris Nanterre et écrivain, qui se tiendra le mardi 4 décembre 2018 à 18h30 au Musée Picasso Paris.
    Entrée libre et gratuite sur réservation:
    https://lnkd.in/eNRUDmx

  5. Laurent Vivat dit :

    Une très belle découverte. Merci de nous la faire partager.

  6. Savin Pierre dit :

    Je ne résiste pas à l’occasion de faire de la publicité pour les Souvenirs sans fin d’André Salmon, une sorte de dictionnaire du cubisme que tout Apollinarien (je ne sais pas si l’on dit ça…) se doit de posséder. A la page 686 (Gallimard, 2004) : « J’ai bien connu les Garchinsky. Je revois encore l’aîné endoctrinant d’autres Polonais, au café. Une table de conspirateurs vidant des demis à la Taverne lorraine, aujourd’hui cinéma, rue des Ecoles. L’un des conspirateurs était Markous, qui deviendrait Marcoussis; Markous, habile à dessiner des doubles pages de p’tites femmes pour la Vie parisienne; Markous qui, adoptant le pseudonyme maraîcher de Marcoussis, serait, par adhésion au cubisme, haussé à l’art majeur.  » […] Salmon rappelle ensuite l’engagement volontaire de Marcoussis et de son frère dans l’armée française pendant la Grande Guerre : « L’aîné et le cadet auront fait ce que ceux qui n’y ont pas été voir, s’en gardant bien, et je ne leur en veux pas, nomment ingénument : « une belle guerre »… »

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