Frivole et insaisissable, Lou écrit à son « Gui chéri »

Libérée, volage, sensuelle, Louise de Coligny-Châtillon, dite Lou, qui inspira à Apollinaire quelques-uns de ses plus beaux poèmes, gardait une part de son mystère. On ne la connaissait qu’à travers les lettres que lui envoya le poète depuis leur rencontre à Nice fin septembre 1914 jusqu’à la mi-janvier 1916, Apollinaire étant alors au Front. Ces deux cent vingt lettres enflammées, écrites dans des conditions parfois extrêmes, et la soixantaine de poèmes qui les accompagnaient constituent aujourd’hui une part importante du corpus apollinarien. Mais que savait-on des lettres de Lou elle-même ? La publication par Pierre Caizergues d’une cinquantaine de ses missives vient combler la curiosité de tous ceux qui admirent la correspondance amoureuse d’Apollinaire.

Certaines lettres (six au total) avaient déjà fait l‘objet d’une publication très discrète en 1978, dans un fascicule assez luxueux tiré à petit nombre (69, chiffre qui ne doit pas avoir été choisi au hasard). Elles étaient présentées par un mystérieux docteur W.O. Spice qui semblait bien au fait de la liaison d’Apollinaire avec la jeune comtesse. En réalité, derrière cette publication que les bibliophiles s’arrachèrent, se cachait le grand spécialiste d’Apollinaire Michel Décaudin, dont l’esprit malicieux renouait ainsi avec une certaine tradition française de publications fort peu académiques, presque sous le manteau. Seuls ses amis les plus proches savaient que le docteur O. Spice désignait son collègue universitaire Willard Bohn qui avait retrouvé ces précieux documents dans une bibliothèque de Washington et souhaitait les porter à la connaissance du public. Quant à son nom d’emprunt « O Spice …de Bohn  »… voyez l’astuce!

Mis à part un courte missive du mois d’août (dans laquelle Lou indique négligemment avoir oublié sa lettre au fond de son sac : ‘“flutte ! tu dois être inquiet“, se contente-elle de dire à son correspondant), ces lettres sont reprises ici, et complètent le nouvel ensemble. Pierre Caizergues estime que cet ensemble contribuera « à faire évoluer l’image de cette amante indomptable » . Le qualificatif est bien choisi. Totalement libre, la jeune femme divorcée de 34 ans ne s’interdit rien, revendique sa sensualité et croque à tous les plaisirs dans une existence qu’elle qualifie elle-même de « vie de patachon ». Elle ne cache ni ses désirs ni ses plaisirs, pratique joyeusement l’onanisme et se vante de ses conquêtes (ses « gigolos » ) sans se soucier que son correspondant puisse en éprouver une légitime jalousie. Comme si son ex-amant était une vieille copine de classe, elle lui décrit par exemple l’homme rencontré début novembre 1915 et dont elle se dit amoureuse : ce lieutenant de cavalerie est « très grand immense, foutu épatamment, une allure folle …». Et puis cette petite phrase, révélatrice : « Vicieux? Naturellement ».

Lou n’a évidemment ni la culture ni la sensibilité poétique d’Apollinaire, et il n’est pas sûr qu’elle ait jamais mesuré le génie littéraire de son amant. Apollinaire n’est pas dupe : « je crois que tu préfères les vers de romance aux autres » lui écrit-il en mai 1915 .  Veut-elle se mettre au niveau ? Elle recopie des vers de Sully Prudhomme sans préciser l’auteur. Apollinaire croit d’abord que ces vers sont d’elle. Il manifestera un certain agacement de ne pas avoir identifié le véritable auteur : « En principe je ne connais les vers de personne, et je ne sais même pas par cœur les miens » lui répond-il quelques jours plus tard, comme pour s’excuser.

Mais si Lou semble parfois maladroite, c’est plus par excès de spontanéité que par volonté délibérée. Celui qui était son « Gui chéri », devient au fil des mois son « petit chou », voire son « vieux lapin »… Pourtant, il est difficile de ne pas éprouver une certaine sympathie pour la franchise, le naturel, l’absence totale d’affectation de la jeune femme. Lou a du vice, mais pas de malice. Certes elle reste souvent à la surface des choses, mais est d’une totale sincérité lorsqu’elle propose à Apollinaire de « rester son grand ami toujours ».
Dans sa lettre du 16 mai 1918, Apollinaire redit son attachement à l’insaisissable Lou et la décrit par une image très révélatrice : « toi qui fais l’amour avec l’ingénuité de Saint François d’Assise parlant aux oiseaux ».

Gérard Goutierre

Louise de Coligny-Châtillon
Lettres à Guillaume Apollinaire,
édition établie, présentée et annotée par Pierre Caizergues.
Gallimard, 125 pages 12 euros

La nouvelle édition reproduit la photo (ci-contre) de “Lou sur la plage d’Ostende“, publiée une première fois en 1978 mais… voir les commentaires ci-dessous.

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3 réponses à Frivole et insaisissable, Lou écrit à son « Gui chéri »

  1. Victor Martin-Schmets dit :

    Le portrait n’est pas celui de Louise de Coligny-Châtillon, mais celui de Louise Germain qui fut la compagne de Michel Décaudin dans les dernières années de sa vie. La plage n’est pas celle d’Ostende, mais celle de Coxyde.

    • De la part de Gérard Goutierre: Merci à Victor Martin-Schmets de nous éclairer sur ce qui est une preuve de plus du caractère malicieux de Michel Décaudin et de son goût pour la supercherie. La photo publiée en 1978 indique « Lou sur la plage à Ostende avant la guerre ». Si l’on excepte Ostende (très proche de Coxyde) cette indication ne comporte pas d’erreur… sauf qu’il s’agit d’une autre Lou ! En l’occurrence, nous apprend Victor Martin-Schmets, l’amie et compagne de Michel Décaudin, Louise (dite Loulou). Dans ce cas, l’indication « avant la guerre » doit faire référence non pas à la Grande Guerre, mais à celle de 39-40.
      Ceux qui connaissent le sérieux et la rigueur scientifique de Michel Décaudin pourraient s’étonner que ce dernier se livre à de telles plaisanteries. En réalité, Michel Décaudin illustre un goût assez français pour la mystification littéraire, illustrée en son temps par Pascal Pia et aussi par …Guillaume Apollinaire, “inventeur“, comme on le sait, d’une certaine Louise Lalanne… GG

      • Victor Martin-Schmets dit :

        Oui, certainement, Michel Décaudin avait ce caractère malicieux et l’édition des Six lettres […] avec la photo d’une « fausse » Lou en témoigne. Mais l’actuelle édition chez Gallimard se veut sérieuse et la supercherie n’y a pas sa place. Les responsables savaient-ils qui la photo représentait ?

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