Louis Aragon et Elsa Triolet à égalité

C’est le 6 novembre 1928 qu’une bonne étoile fit se rencontrer Louis Aragon et Elsa Triolet, dans le Montparnasse bohème des surréalistes, à la célèbre brasserie parisienne La Coupole, pour ne se voir séparer qu’une quarantaine d’années plus tard, le 16 juin 1970, à la mort d’Elsa. Deux personnalités hors du commun pour une vie, elle aussi, hors du commun. Avec “Il y aura la jeunesse d’aimer” actuellement à l’affiche du Lucernaire, Didier Bezace et Ariane Ascaride nous font entendre les voix des deux artistes, de ce couple emblématique de la littérature du XXème siècle, à égalité pour l’éternité.

Née en 1896 à Moscou, Elsa Iourevna Kagan, étudiante en architecture férue de poésie, fréquente très tôt les milieux artistiques et intellectuels russes. En 1915, c’est d’ailleurs elle qui présente le poète Vladimir Maïakovski à sa sœur aînée Lili Brik qui en deviendra la muse et la compagne. En 1918, la jeune Elsa fait la connaissance d’André Triolet, un officier français en poste à Moscou avec qui elle quitte la Russie pour Paris, se marie l’année suivante et dont elle se sépare deux ans plus tard. En 1928, elle rencontre alors celui qui sera indéniablement l’homme de sa vie, le poète et romancier Louis Aragon. Les deux amants se marieront en 1939 et Elsa gardera son nom de plume, celui de son premier mari. Auteur de près d’une trentaine d’ouvrages, les premiers rédigés en russe (“À Tahiti”, “Fraise des bois” ou encore “Maïakovski, vers et prose”), les suivants en français (“Bonsoir Thérèse”, “Mille regrets”, “Le Cheval blanc”, “Roses à crédit”…), elle est la première femme à avoir obtenu le Prix Goncourt en 1945 pour son recueil de nouvelles publié l’année précédente “Le premier accroc coûte 200 francs”. Ce titre à première vue énigmatique fait référence à la phrase annonçant aux maquisards le 14 août 1944 sur la BBC le débarquement de Provence pour le lendemain. Il rappelle également l’activité de résistante d’Elsa Triolet pendant la guerre.

Louis Aragon (1897-1982) qui fit ses débuts littéraires dans les cercles dada et surréaliste aux côtés d’André Breton, Tristan Tzara, Paul Eluard ou encore Philippe Soupault, se tourna par la suite, en fervent communiste qu’il était, vers le réalisme socialiste. Sa poésie, elle, réinterprète la tradition poétique et romanesque. Nombre de ses ouvrages sont dédiés à sa muse et compagne : “Cantique à Elsa” (1941), “Les Yeux d’Elsa” (1942), “Les Yeux et la Mémoire” (1954), “Elsa” (1959), “Le Fou d’Elsa” (1963) … ou font référence aux œuvres de sa femme.

Aujourd’hui encore, Aragon et Triolet semblent inséparables. Comment parler de l’auteur du Roman inachevé sans évoquer Elsa et inversement ? À travers leur amour, avec les magnifiques poèmes qu’Aragon consacra à sa bien-aimée et qui ont marqué à jamais la poésie du XXème siècle, mais aussi leur engagement commun tout à la fois littéraire, artistique et politique, ils restent indissociables. L’alliance fut totale : les combats furent menés à deux tandis que les œuvres se croisent et se répondent.

Sur la petite scène du Théâtre Rouge, Ariane Ascaride et Didier Bezace nous invitent à une lecture-spectacle composée d’extraits de textes des deux écrivains, des mots connus et d’autres qui le sont moins. Ce savant mélange, fruit d’un choix judicieux, nous permet d’entrer ainsi avec subtilité au cœur de la relation de ce couple de légende. Qu’il s’agisse du célèbre poème d’Aragon “Il n’y a pas d’amour heureux” repris en musique avec le bonheur que l’on sait par Brassens – Léo Ferré et Jean Ferrat se firent également les talentueux interprètes du poète – ou d’une lettre d’Elsa adressée à son mari et découverte après la mort de ce dernier “Il n’est pas facile de te parler”, en passant par “Moi je voudrais écrire pour plaire à un homme” (Elsa), “Ça s’est passé comme au cinéma” (Aragon), “Évidemment les choses ont beaucoup changé” (Elsa), “Je nous revois dans ce petit logement” (Aragon) et quelques autres, nous sommes ainsi les témoins privilégiés de cette relation exceptionnelle qui parfois nous renvoie à une relation de couple ordinaire avec ses élans du cœur et ses contradictions, l’effet du temps qui passe…

Sur scène, le dispositif est des plus minimes : deux chaises hautes, deux pupitres et deux micros. Pas de mise en scène. Le dépouillement le plus total. Rien que les voix des acteurs pour faire entendre les mots d’Aragon et de Triolet.
Ariane Ascaride et Didier Bezace sont de ces quelques rares comédiens que l’on prendrait plaisir à écouter lire ne serait-ce que l’annuaire téléphonique. La précision de leur diction, leur maîtrise de la langue dans ses moindres respirations et infinies nuances, la variété de leurs intonations transcendent littéralement la langue de Molière. Nous sommes suspendus à leurs lèvres.

Elle, toute menue dans une élégante robe de velours noir, arborant une nouvelle coiffure en carré qui lui sied à ravir, lui, la crinière blanche et la voix de velours… Les deux acteurs font corps avec leurs personnages, portant, dans une belle complicité, leurs mots avec sensibilité, sensualité et humour – oui, le spectacle n’est pas dénué d’humour et le passage “ Ça s’est passé comme au cinéma”, véritable saynète de théâtre, est on ne peut plus savoureux ! –. Des mots susurrés au micro comme dans un souffle pour en exprimer l’infinie poésie… Un des temps forts de la soirée est notamment ce poème si magnifiquement érotique d’Aragon “Le con d’Irène”.

Aragon Triolet, deux voix qui s’unissent pour n’en former plus qu’une et murmurer dans un dernier soupir “Je dirai malgré tout que cette vie fut belle”.

Isabelle Fauvel

“Il y aura la jeunesse d’aimer”, lecture-spectacle d’après les textes de Louis Aragon et Elsa Triolet, mise en scène de Didier Bezace, avec Ariane Ascaride et Didier Bezace, au Lucernaire, du 31 octobre au 2 décembre 2018, du mardi au samedi à 21h, dimanche à 18h.

Print Friendly, PDF & Email
N'hésitez pas à partager
Ce contenu a été publié dans Théâtre. Vous pouvez le mettre en favoris avec ce permalien.

3 réponses à Louis Aragon et Elsa Triolet à égalité

  1. Marie J dit :

    Que ça donne envie ! Merci Isabelle de nous faire partager ce spectacle.

  2. DIDIER DERIGNY dit :

    “Je dirai malgré tout que cette vie fut belle”.
    Merci de rappeler l’auteur de ces paroles, reprises par Jean d’Ormesson
    comme titre de son autobiographie de 2016 .
    Didier

  3. Sabeline Campo Delamare dit :

    Merci Isabelle, ça donne vraiment envie d’aller voir ce spectacle !

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *