Vent d’Espagne sur Paris

Bien qu’ayant quitté son Argentine natale en 1997 pour aborder aux rives européennes, le bouillant maestro Leonardo Garcia Alarcon n’a rien perdu de son tempérament sud américain, si bien que ses spectacles sont toujours un moment d’exubérance dont on ressort le sourire aux lèvres et la joie au cœur.
On a pu le vérifier « una vez mas » le 6 novembre dernier à l’auditorium de Radio France, lors d’une soirée orchestrée par sa Cappella Mediterranea, formation sur instruments anciens qu’il a fondée en 2005, donnant maintenant quelque quarante-cinq concerts par an et ayant déjà une vingtaine de titres à son actif.

Par ailleurs il a plus que réussi son exil volontaire, cumulant les fonctions musicales, tantôt à Namur, tantôt à Genève, et maintenant également à l’opéra de Dijon, où il est entré cette année en résidence. Et sa Cappella s’est imposée de manière impressionnante en quelques années par la redécouverte des œuvres du répertoire baroque comme « Elena » de Cavalli au festival lyrique international d’Aix-en-Provence en 2013, « Eliogabalo » du même Cavalli à l’Opéra de Paris en 2016, ou encore « Erismena », toujours de Cavalli, de nouveau à Aix-en-Provence et à l’Opéra royal de Versailles en 2017. Pour avoir assisté à l’«Elena » d’Aix en 2013, je peux témoigner du coup de tonnerre que fit l’œuvre dans le ciel lyrique cet été là, par le brio de la musique comme par l’énergie des chanteurs.

Comme à son habitude, le 6 novembre dernier, dans le beau demi-cercle de bois clair de l’auditorium aux chaudes teintes rougeoyantes, Alarcon dirigeait au premier plan sur la gauche depuis le pupitre du clavecin, même si diriger est un bien grand mot tant il fait corps avec ses musiciens, les applaudissant après un solo avec autant de chaleur que le public lui-même. Ce soir là, l’Argentin rendait hommage à un compositeur-chanteur catalan très connu en Espagne comme en Argentine, Joan Manuel Serrat, né à Barcelone en 1943, à peu près inconnu en France. Et la grande idée était d’alterner des airs de musiciens du Siècle d’Or espagnol (XVIème, XVIIème siècle) avec ceux de Serrat, ayant pour une fois consenti à ce que d’autres se fassent les interprètes de ses chansons (comment résister au bouillant Leonardo ?).

La Cappella présentait ce soir là un ensemble de cinq chanteurs, deux sopranos, Maria Hinojosa et Mariana Flores, un alto Leandro Marziotte, un ténor Valerio Contaldo, une basse Hugo Oliveira. Mais Maria Flores a dominé la soirée de façon incontestable. Petite et toute menue, surgissant des coulisses à pas lents dans une robe moulante noire fendue derrière jusque très haut, elle était habitée, dévorée par le chant, en grande interprète chanteuse, et même si on ne comprenait pas toutes les paroles, on saisissait très bien ses « Ay, mi amor » désespérés de la « Romance de Curro « El Palma » de Serrat.
Peu après, il y eut ce moment détonnant lorsque les chanteurs au complet ont interprété en s’amusant beaucoup un long morceau ancien trépidant, « La bomba » (La pompe), de Mateo Flecha, chanson virtuose ultra rapide racontant comment des passagers échappèrent à la noyade en pompant comme des fous l’eau ayant envahi un navire.
Et bien entendu, peu après le début du concert, nous avons eu droit au numéro du bouillant Alarcon se tournant vers le public et l’apostrophant d’un « Bonjourrrr Parrrris ! », suivi de quelques mots commentant la soirée. Soirée durant laquelle il envoya moult baisers de loin à ses deux chanteuses.

Autre ambiance espagnole, axée cette fois sur les correspondances entre l’Espagne et la France, avec la parution du CD et le prochain concert « Paris Madrid » à la Seine musicale imaginés par la merveilleuse guitariste classique franco-israélienne Liat Cohen, cette héritière d’Andres Segovia connue sur les cinq continents.
Un précédent album, « Rio-Paris», explorant les liens entre la France et le Brésil (en compagnie  de Natalie Dessay, Agnès Jaoui et Helena Noguerra) ayant connu un grand succès, la guitariste nous plonge cette fois dans l’univers musical espagnol de la fin du XIXème siècle et les mutuelles fascinations entre musiciens des deux côtés de la frontière. De « Carmen » (1875) de Bizet à « L’heure espagnole »(1907) de Ravel, les fascinations entre compositeurs furent multiples, mais le CD est plutôt axé sur quelques grands noms espagnols, tels Joaquin Rodrigo, Albeniz, Manuel de Falla, Francisco Tarrega, Enrique Granados, Fernando Sor, avec quelques brèves incursions françaises de Maurice Ravel, Jules Massenet et Gabriel Fauré.

Pour servir ce répertoire espagnol constituant un véritable continent à lui seul (tout comme la « zarzuela » est une forme d’opéra comique sui generis comparable à nul autre), Liat Cohen a choisi trois chanteurs d’opéra bien connus, la soprano Sandrine Piau et les ténors Charles Castronovo et Rolando Villazon.
Les voilà donc confrontés à un répertoire très spécial servi de génération en génération par les plus grands chanteurs espagnols. Ainsi les très célèbres « Siete canciones populares espagnolas » de Manuel de Falla ont-elles été enregistrées notamment par l’une des plus grandes voix lyriques des années 1950-1960, Victoria de Los Angeles, et pour ceux qui comme moi ont son interprétation dans l’oreille depuis toujours, la surprise est grande de les entendre pour la première fois chantées par une voix masculine (je ne connais pas l’enregistrement du ténor espagnol José Carreras). J’ai d’abord réagi comme s’il s’agissait d’un sacrilège, et puis à force de repasser le CD, je me suis habituée au timbre chaleureux et à l’interprétation raffinée de ce ténor yankee très présent en Europe, ayant commis en 2012 un CD de chants napolitains (« Dolce Napoli »).
Par contre, je ne suis pas convaincue par l’interprétation de Sandrine Piau, qui se trompe de répertoire en chantant ces chansons comme de l’opéra, et je ne peux pas dire que j’apprécie le timbre de Rolando Villazon devenu hélas bien pâteux.
Mais heureusement Castronovo est présent de bout en bout, et les passages à la guitare sont absolument magnifiques.

Lise Bloch-Morhange

Lancement du CD à la Seine musicale à Boulogne Billancourt le 2 décembre.

https://cappellamediterranea.com/fr

https://www.laseinemusicale.com/

Print Friendly, PDF & Email
N'hésitez pas à partager
Ce contenu a été publié dans Musique. Vous pouvez le mettre en favoris avec ce permalien.

Une réponse à Vent d’Espagne sur Paris

  1. Leconte dit :

    Leonardo Garcia Alarcon dirigera à Tourcoing le 11 janvier prochain un joli programme élaboré par Jean Claude Malgoire avec La Résurrection de Neukomm, compositeur méconnu et partition inédite en France en regard de la célèbre Messe du couronnement de Mozart. Infos sur http://www.atelierlyriquedetourcoing.fr

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *