Les roses de Poccardi

Il est à vrai dire difficile d’affirmer aujourd’hui que les tables de chez Poccardi étaient garnies de fleurs, singulièrement des roses, mais le jeu de mots était irrésistible. C’est une bonne chose de faite. Si cette brasserie italienne présente un intérêt aux lecteurs des Soirées de Paris, c’est parce que c’est là le 2 mai 1918, qu’a été arrosé à l’Asti Spumante, après la messe à Saint-Thomas d’Aquin, le mariage d’Apollinaire en compagnie de sa femme Jacqueline, Picasso, Ambroise Vollard, Gabrielle Buffet-Picabia, Lucien Descaves et son épouse. Le 30 avril Apollinaire avait prévenu son ami Picasso par un courrier adressé à son domicile de Montrouge de l’imminence de l’événement.  Le repas fut simple et l’on peut supposer des plus gais.

La création de l’établissement Poccardi dont l’origine remonte au 19e siècle et qui disposait d’une double entrée (rue Favart et boulevard des Italiens) a disparu. Le lieu fait toujours dans la restauration mais ses grandes heures se sont dissipées dans l’oubli. Or, si l’on en croit la feuille officielle Paris-Municipal en juin 1939, la maison Poccardi a périclité pour des raisons politiques. Bien que feuille officielle, elle ne se limitait pas à un style factuel et trempait parfois sa plume dans l’encrier de l’ironie. Selon ce journal, le sieur Poccardi était « un transalpin courageux » , « aimable »  qui « surveillait sa cuisine » autant que, « sa cave » et prenait « soin » de ses clients.  Dans la gazette franco-Britannique du 12 juin 1916, ne parlait-on pas d’ailleurs dans un écho publicitaire  d’une « cuisine exquise » italienne et française épaulée par un « service parfait ».

Mais si l’on revient à la façon,  juste avant la seconde guerre mondiale, dont Paris Municipal épingle l’endroit, tout marchait comme sur des roulettes tant que Benito Mussolini se montrait francophile. D’après le journal, P.Poccardi (Pietro, Paolo…?), tout en restaurant ses clients ne cessait imprudemment de faire l’éloge de l’inventeur du fascisme.  Pensant bien faire il continua à prendre sa défense alors même que le « duce » commençait de « cracher » sur la France. Tant et si bien que d’après la gazette, cette erreur de jugement lui fit perdre jusqu’à « sept mille francs » par jour. Et qu’il fut obligé de mettre la clé sous la porte.

Peu de temps avant le mariage d’Apollinaire, au mois de mars exactement, Il signori Poccardi avait également fait l’objet d’un article dans la rubrique faits divers de la Renaissance politique, économique, littéraire et artistique. Une convive avait en effet déposé plainte car un client lui avait renversé -en 1915- une table sur le corps. Elle avait gagné en première instance contre l’établissement et aussi en appel puisque le restaurateur ne s’était pas laissé faire. Le juge d’appel avait néanmoins estimé que mademoiselle Margerin et ses trois amies avaient, par leur alacrité, pu contribuer à créer un certain chahut ce qui fait que la somme de 12.000 euros convenue de prime abord en réparation du préjudice subi, avait été maintenue.

Est-il possible d’élaborer encore sur la thématique Poccardi? La réponse est oui. La bibliothèque municipale de Dijon conserve en effet (ci-contre) un très joli menu de la Saint-Sylvestre 1926 « à la mode directoire » qui montre qu’effectivement, sur sa page intérieure, on n’y servait pas uniquement de la nourriture italienne dont des raviolis al pollo servis à Apollinaire et ses invités, mais aussi des « consommés de volaille en tasse » ou encore des « chapons de Mézy »

Enfin et sauf erreur toujours possible, le Palais Galliera détient dans ses collections un éventail publicitaire à l’enseigne de la maison Poccardi de même que le musée des Arts décoratifs mais dans ce cas précis pour une succursale du même nom située rue Saint-Marc. Il paraît que le « Vermouth Poccardi » avait la vertu d’ouvrir l’appétit, c’est bien le moins. On peut à cette étape du récit demander grâce, déclarer le sujet officiellement épuisé et se contenter d’aller admirer pour conclure et à l’adresse actuelle rue Favart, l’escalier d’époque réputé remarquable.

PHB

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2 réponses à Les roses de Poccardi

  1. Marie J dit :

    Il semble que l’actuel restaurant se vante encore de l’ancêtre Poccardi. Mais en ignorant peut-être qu’une certaine noce s’y était célébrée il y a 100 ans

  2. Marie J dit :

    Pour les amateurs d’Apollinaire, vivant à Bruxelles et dans ses environs, à noter une Journée Apollinaire à la bibliothèque des Riches Claires, samedi 1er décembre à partir de 9:00. Parmi les orateurs, un certain Philippe Bonnet qui évoquera le Paris d’Apollinaire. Entrée libre. Infos pratiques sur http://www.brunette.brucity.be

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