Onze mille fois réservé à un public averti

Il est même étonnant que des éditeurs se risquent encore à éditer « Les onze mille verges » en prenant soin d’accompagner le texte d’illustrations explicites. Si l’auteur d’origine n’était pas Apollinaire mais une personnalité quelconque des arts et des lettres ou pis encore une figure de la scène politique, elle connaîtrait sans pardon possible l’opprobre, le bannissement et la crucifixion sur les réseaux sociaux. Lyrique, cette prose achevée en 1906 ou 1907 n’en est pas moins pornographique et son propos franchit trop souvent et allègrement toutes les barrières morales. Imprimée en Italie, cette version composée par Guido Giordano compense les outrages écrits noir sur blanc par une débauche graphique il est vrai très inspirée et émaillée de références et de citations (citazioni).

Cependant que le tout, par la qualité de l’approche, a mérité une préface de Claude Debon, professeur émérite à l’université de Paris III Paris Sorbonne-nouvelle et grande spécialiste de Guillaume Apollinaire. Son implication dans un texte liminaire constitue un gage de sérieux sauf qu’en l’occurrence elle se prévaut avec humour du titre insolite de « Régente de maïeutique et pornosophie » attribué par le Collège de ‘Pataphysique (avec apostrophe devant) lequel se caractérise par la science des solutions imaginaires. Fondé en 1948, il comportait à titre d’exemple, une chaire de « crocodilologie ».

Que d’acrobaties et de détours ne ferait-on pas pour éviter d’entrer dans le détail du sujet mais on peut toujours en résumer le propos avec les joues garnies d’un fond de teint très blanc pour éviter qu’elles donnent l’alerte. Disons qu’il est ici question d’un prince roumain lassé de se faire sodomiser par le vice-consul de Serbie et en outre suffisamment persuadé du talent présumé des Parisiennes dans le domaine de l’amour pour qu’il décide de quitter son pays. Une fois arrivé dans la capitale française il fait un étrange serment à base de onze mille vierges et de onze mille verges, prétexte à une orgie sans fin où la répulsion prend souvent le pas sur l’amusement. Quand Guillaume Apollinaire achève ce récit il n’a que 26 ans, la sève et les frustrations qui vont de pair avec cet âge. Il ne l’a pas rédigé que pour l’argent cependant qu’il ne ne s’est jamais enrichi, ni avec sa prose, ni avec sa poésie. Ce n’est pas la première fois incidemment,  qu’il s’aventure sur le terrain de la pornographie.

Cette édition des « Onze mille verges » est luxueuse, abondante, avec maintes et maintes allusions à des artistes aussi différents que Courbet, Duchamp, Crumb, Delvaux, Munch, Picasso, Moebius, Disney et même jusqu’à Serge Gainsbourg. Les dessins de Guido Giordano sont particulièrement habiles et se déploient en toute liberté apportant un vent salutaire, un air rafraîchissant aux fumets toxiques et toute une théorie de brouets louches. L’auteur n’a pas failli devant la nécessité de représenter la crudité des scènes déjà décrites en toutes lettres dans la version d’origine, mais il lui a apporté une touche bienvenue de folie, d’onirisme et aussi de poésie ce qui était bien le moins. D’une certaine façon au lieu d’accentuer le récit, l’illustration l’apaise (un peu).

Ce pesant ouvrage qui devrait faire la joie des bibliophiles puisque le premier tirage ne dépasse pas 500 exemplaires dont 450 numérotés, comporte en page 312 en « omaggio » à l’auteur du « Pont Mirabeau », une jolie incise de Guillaume Apollinaire: « Allô la destinée/Comment envoyer des baisers ». Comme Google peine à en identifier la provenance, il a fallu se tourner vers la Correspondance générale de l’écrivain parue chez Honoré Champion. Il s’agit d’une « inscription » destinée à une gravure et que Apollinaire avait adressée par courrier à sa fiancée Madeleine en mars 1916. Ce message éperdu de la part d’un homme à la guerre et qui n’allait pas tarder à être blessé, offre un contraste touchant avec sa part d’ombre, celle de la sexualité ensauvagée.

PHB

« Les  onze mille verges » par Guido Giordano
Edizioni Il Pennino 2018. 150 euros.

 
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2 réponses à Onze mille fois réservé à un public averti

  1. Sillard dit :

    Il faut bien le dire notre « Apo » préféré n’y va pas avec le dos du gode quand il écrivit « Les onze mille verges ». Foutre-Dieu, notre poète préféré nous laisse à peine reprendre notre souffle, à peine nous voilà dans les préparatifs, on est dans le sérieux., qu’il décharge son encre sympathique sur sa langue blanchie qui trou après trou caresse, des orifices goûteux. Je ne sais si l’on n’a pas fait mieux dans l’écriture porno-érotique, où toutes les errances côtoient toutes les perversions. Il serait dommage de ne pas conclure et laisser quelques lignes chapardées dans « les Onze mille verges ». Rassurez-vous , il y a pire.
    « – Si tu ne deviens pas enceinte, t’es pas un homme! Les quatre personnages s’étaient affalés. Etendue sur la couchette, Estelle grinçait des dents et donnait des coups de poing de tous les côtés en agitant les jambes. Cornabœux pissait par la portière. Mony essayait de retirer son vit du con de Mariette. Mais il n’y avait pas moyen. Le corps de la soubrette ne remuait plus.
    – Laisse moi sortir, lui disait Mony, et il la caressait, puis il lui pinça les fesses, la mordit, mais rien n’y fit. »

  2. anne chantal dit :

    Vos jeux de plume sont dignes d’éloges flatteuses.
    Vos jeux de doigts , je les ignore, ma foi,
    Les soirées de Paris de Guillaume , radieuses,
    Ont trouvé, cent années plus tard, une nouvelle voie..

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