L’irrésistible Paris de Max Aghion

Quand Alexandre Dumas fils se restaurait dans les cabinets particuliers du Café Anglais il trouvait le plafond si bas que le mieux selon lui était d’y manger des soles. Apocryphe ou non, l’anecdote réjouit instantanément. Elle figure dans un livre facile à trouver sur Internet, « Hier à Paris », édité en 1947. L’auteur, Max Aghion, y raconte les plaisirs de la capitale qu’il a pu partager ou non sur une période s’étageant pour l’essentiel du début de la première guerre à l’orée de la seconde. Nulle notice ne figure sur cet homme lorsque l’on sollicite Google, à part les quelques livres qu’il a commis dont celui-là, hautement distrayant et préfacé par Francis Carco.

Ce recueil de chroniques étant à moitié autobiographique on finit néanmoins par comprendre que Max Aghion était d’origine égyptienne. Il a d’abord été journaliste puis auteur de quelques spectacles tout en restant chroniqueur.  Cette souplesse à passer d’un métier à l’autre il la décrit dans épisode intitulé « Mes débuts comme auteur dramatique ». En 1910, il se trouvait être le chef artistique du Petit Parisien, un quotidien qui par son tirage (1,8 million d’exemplaires) était possiblement le premier au monde. Malgré la protection du patron Paul Dupuy, sa créativité se trouvait néanmoins contrariée par un administrateur dont le crâne lui  faisait penser à « un pain de sucre » avec des yeux « en boules de loto ». Il en parle comme d’un « conservateur » étroit que toute espèce de fantaisie exaspérait. Ce qui fait qu’au bout d’un an, las de subir cette compagnie pesante, il s’en fut grâce à une connaissance, rencontrer Gaston Calmette, le patron du Figaro. Max Aghion se retrouva le jour-même  dans le bureau de celui qui devait être « assassiné deux ans plus tard » dans le même lieu ce qui nous permet de situer l’action en 1912. Les temps étaient ainsi faits que l’affaire fut conclue dans la foulée. Le secrétaire général du journal lui donna les instructions suivantes: « Départ demain soir jusqu’à Constanza. Puis de là le paquebot jusqu’à Stamboul. Je vais faire prendre les billets et prévenir les Affaires étrangères afin de vous obtenir une lettre d’introduction pour notre ambassadeur, monsieur Bompard. Voici un bon de cent louis sur la caisse, achetez un revolver, une solide ceinture pour mettre vos pièces d’or, un pantalon et des bottes de cheval. Télégraphiez-nous du sensationnel et du pittoresque. Bonne chance! ». Max Aghion est parti le lendemain. Son ami Gus Bofa qui l’attendait sur le quai de la gare avec un paquet de bonbons, le chargea d’écrire en outre et durant le voyage, la matière du premier acte d’une revue musicale pour l’inauguration du Théâtre Impérial. L’aventure comblait alors les gens aux aguets.

Merveilleux Paris qui lui faisait croiser des gens aussi variés que Mistinguett, Pierre Mac Orlan, Curnonsky et « ses moustaches de phoque », Georges Thenon dit « RIP », André Rouveyre, Max Jacob, Liane de Pougy, Gaby Desly et bien sûr l’élégant colosse Gus Hofa dont les dessins émaillent « Hier à Paris ». De toute évidence Max Aghion aimait s’amuser et son talent nous fait participer aux folles virées de l’époque du moins quand on ne se battait pas en duel sans se tuer. Le 14 juillet 1914, il est convié sur les bords de Marne par Max Linder. Il monte dans son automobile.  Gaby Desly était dans la sienne, une Sheffield-Simplex blanche dont le siège avant était occupé par un chauffeur « en livrée bleu de roi, à boutons d’or, flanqué d’un valet de pied décoré d’eux-mêmes ». Les invités se sont tous massés sur un ponton de bois afin d’assister à un feu d’artifice mais le ponton s’est effondré, tout le monde s’est retrouvé à l’eau. Comme Max Linder n’avait que des pyjamas à prêter, c’est dans ces accoutrements que la bande est rentrée à paris sous les « lazzis et les quolibets » des gens qu’elle croisait.

Aghion évoque un sens de la fête particulièrement absorbant pour un lecteur accablé par la diffusion de l’actualité des années 2000 et suivantes. Il est vrai qu’en ce temps-là il suffisait de plier le journal et de le poser sur un guéridon pour obtenir des flux d’informations qu’ils se tinssent enfin tranquilles.

C’est ainsi que l’on en revient au Café Anglais qui se tenait au coin de la rue Grammont et du boulevard des Italiens. Max Aghion nous apprend que c’est dans cet établissement qu’un certain Dugléré a vulgarisé la tomate. Et que d’une certaine façon, à l’époque qui suivit la première guerre, on aimait la nourriture aussi abondante que raffinée comme le « salmis de perdeaux au Xérès » ou encore « la selle de présalé à la Talleyrand ». Max Aghion pensait d’une façon générale que la gourmandise était bonne pour la santé, la beauté et qu’en particulier les gourmets étaient plus intéressants que les autres. En 1947, l’homme avait même gardé de bonnes références puisqu’il concluait son ouvrage par une citation de Guillaume Apollinaire dans « Le flâneur des deux rives » lequel professait que ceux qui savent manger sont « rarement des sots ».

Ce « Hier à Paris », acheté au sortir d’un marché de bouquinistes pour le seul principe de ne pas revenir bredouille, ce livre retrouvé dans le fouillis d’un bureau au hasard d’un sondage manuel, possède le singulier avantage de nous délier un temps des petites misères qui nous polluent constamment la bonne humeur. Il a en outre l’avantage des brasseries qu’il décrit. On peut y entrer, en sortir et y entrer de nouveau juste en poussant sa porte à tourniquet.

 

PHB

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1 réponse à L’irrésistible Paris de Max Aghion

  1. vera dupuis dit :

    Cher Philippe Bonnet j’ai bien sûr hier à la première heure après lecture de votre alléchante chronique commandé en ligne HIER à PARIS et maintenant je guette le facteur pour tenir en main ce guide prometteur. je suis fan de vieux guides, ils me servent si souvent dans mes recherches, une mine d’information sur les lieux , monuments disparus à jamais, mais dont les souvenirs subsistent. Merci pour cette lecture réjouissante et matinale.

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