L’histoire d’un vieux quotidien et d’un vieil hôpital oranais (épilogue)

Le bureau est sombre, les volets sont clos. Nous sommes dans le bureau du directeur de El Djoumhouria, un quotidien oranais dont le nom signifie La République. Avant l’indépendance c’était l’Écho d’Oran, un journal francophone. Son origine remonte au milieu du 19e siècle. Il sera dirigé par trois générations de Perrier ce qui était déjà le cas quand Apollinaire posait les pieds sur le sol algérien. Après eux la tâche incombera à Pierre Laffont dont le patronyme connaîtra plus tard un certain succès dans l’édition. Le plus étonnant est que le bureau de la direction est resté intact, dans une ambiance amniotique qui sent bon la fermentation. La dynastie des Perrier ne serait pas fâchée d’y retrouver son mobilier, son décor, ses petits objets qui évoquent l’époque de Napoléon III ou plus tard la tendance Art-Nouveau puis Art-Déco. Il y a ici quelque chose de sacré que personne n’a voulu toucher. Le directeur actuel avoue préférer travailler ses dossiers sur la grande table plutôt qu’au bureau de ses prédécesseurs.

Ce qui peut se comprendre. En 2013 le regretté musée parisien Dapper, spécialisé dans les arts africains, avait organisé une exposition sur les sièges qui démontrait que l’assise n’était pas qu’un support pour les fesses. Chez les Asante, peuplade ghanéenne, il était dit qu’il n’était « pas de secret entre un homme » et son fauteuil. Car le siège est censé conserver une part de l’âme de son utilisateur, de son pouvoir, de son énergie. S’asseoir dans le bureau du chef peut procurer une certaine jouissance mais pas seulement. C’est sans doute pour cela que par instinct ou par respect, on y pose son séant que dans certaines occasions dûment méditées ou préméditées.

Contrairement aux quotidiens parisiens qui ont perdu leurs racines sinon leur mémoire, le siège de El Djoumhouria retient l’histoire dans ses aîtres. Au point qu’un étage est devenu un musée avec des murs entiers couverts de photographies de presse. Il y a aussi le bureau qu’occupait le rédacteur en chef en 1908, le panneau qui guidait le lecteur vers le service des abonnements, un téléphone à cadran, des plaques publicitaires pour des biscuits fins et même un « vieux » Macintosh des années 90 et sans compter les antiques volumes des années passées, quelque peu bombés par l’humidité.

El Djoumhouria juxtapose ainsi l’ancien au contemporain. La grosse curiosité se situe cependant en sous-sol. Comme tous les journaux de haute époque, l’Écho d’Oran imprimait dans ses caves. Ce n’est plus le cas mais les vieilles rotatives (ci-contre) sont restées. Leur poids les protège de toute illusion de déménagement. Mais certaines pièces vouées à l’emballage et à la diffusion de la copie à la sortie de l’impression sont vides. Elle sont fantomatiques. Qui a déjà entendu tourner une rotative ne peut qu’en garder longtemps le boucan dans la mémoire interne de ses oreilles. Un tintamarre industriel qui faisait trembler les murs avant de livrer la marchandise chez les marchands de journaux, des exemplaires à l’encre si fraîche qu’elle restait généreusement sur les doigts.

Pour lire El Djoumhouria de nos jours il faut connaître l’arabe. Si ce n’est pas le cas on peut toujours se reporter sur un titre francophone comme le Quotidien d’Oran. Des journalistes sont morts en Oranie durant la décennie noire. Et le sujet reste lourd à porter. Il y a ce petit terrain de sport dans le quartier Hai Khaledia, près de l’hôtel Colombe. Un journaliste était venu s’y asseoir pour se détendre. Un fusil à pompe, tenu par des mains anonymes, lui a réglé son compte. La victime s’appelait Bekhti Benaouda. Sans oublier Djamel Zaïter, également journaliste à El Djoumhouria, assassiné à Gdyel, précisément sur la tombe de sa mère. « Il était parti au cimetière, raconte un témoin, avec son frère et son fils, pour se recueillir sur la tombe de sa maman, quand il a été surpris par les terroristes. Ils ont ordonné à son frère et son fils de partir, puis ils l’ont tué ». Des journalistes mais aussi des milliers de civils ont péri dans les ornières du terrorisme.

La renaissance de l’hôpital du campement militaire

Il fut une époque où le bâtiment était relié par un souterrain au palais du Bey, là où les militaires avaient installé leur quartier général. Il a été construit en 1856 au-dessus de bains turcs qui dataient de 1708. On éprouve une émotion diffuse à pénétrer dans ces lieux actuellement occupés par l’association Santé Sidi El Houari qui a créé ici une école de formation dans les métiers de réhabilitation du bâti ancien. Grâce à ses membres et ses élèves le vieil hôpital renaît enfin. Ce qui n’était pas acquis. Des habitants se sont décidés en 1991 à réinvestir cet endroit qui était devenu un genre de dépotoir. D’une capacité de 800 lits les aîtres ont été abandonnés par l’armée algérienne en 1984 selon différentes sources.

Aujourd’hui, c’est un havre de paix loti dans le quartier historique d’Oran. De vieilles cartes postales permettent de se projeter dans un passé défait et refait. Il est loisible d’imaginer les lits, les malades, les odeurs d’éther, les infirmières en blanc, les officiers en tenue. L’un des aspects les plus étonnants se trouve en sous-sol. Les militaires avaient semble-t-il réutilisé les vieux thermes turcs pour en faire une laverie-buanderie. En témoignent deux gros autoclaves dont une mention indique qu’ils ont été fondus en France métropolitaine.

Épilogue

L’exercice consistant à marcher sur les traces de Guillaume Apollinaire n’a pas été facile. Les meilleurs biographes s’accordent à dire que l’on ne sait rien ou presque de cette parenthèse oranaise. Hormis quelques courriers, quelques photos, quelques traces, on ne peut avancer qu’en émettant des déductions. Je suis parti là-bas comme un détective sauf qu’il n’y avait pas eu de crime. La pièce qui s’est déroulée à huis-clos est devenue un « cold case ». Mais le décor, lui, a subsisté. J’ai retrouvé l’école (présumée) où a séjourné Apollinaire au sein d’un quartier modeste qui n’a sans doute pas beaucoup évolué. Par ici une église, par là la montagne de Santa-Cruz et son panorama qui offre au regard une vue kilométrique. Depuis, les creux urbanistiques de l’époque ont été bouchés par l’inflation démographique. Oran s’est densifiée et correspond bien au mot agglomération. C’est une ville très attachante malgré une ambiance rendue complexe par la multiplicité des conflits qui ont émaillé son histoire. L’héritage colonial y est massif, stratifié par les tendances architecturales. La tension due aux années noires du terrorisme reste tangible. Elle est contenue dans l’haleine d’Oran heureusement purifiée par la brise marine et la joie de vivre de ses habitants. Encore qu’il ne s’agit pas de la région la plus touchée.

Juste avant mon arrivée en effet, à la mi-décembre, un homme a détruit à coups de burin une statue de 1898. Il a cassé le visage et les seins d’une naïade que l’on doit au sculpteur français Francis de Saint-Vidal. L’histoire s’est déroulée à Sétif, en décembre 2017, à 300 kilomètres à l’est d’Alger. Il y a eu des gens pour approuver et beaucoup d’autres pour protester. Ce n’était d’ailleurs pas la première fois que l’on s’en prenait à cette statue impudique. En août 2018 elle avait retrouvé son état d’origine. Mais le dernier épisode est bien le signe que quelque chose est toujours en latence. Selon le site Algérie Focus, une députée islamiste avait proposé qu’elle soit placée dans un musée. Et le ministre de la culture, Monsieur Mihoubi lui avait répondu : « c’est vous qu’on devrait mettre au musée. »

Alors qu’en parallèle, j’ai pu rencontrer à Oran nombre d’habitants aspirant à une vie tout à la fois apaisée et moderne. Il y a des associations dont « Bel Horizon », le « club d’eco-tourisme » ou encore « Sophia Lilas » qui forment un intervalle salvateur entre la population et une administration souvent pointée pour son ankylose, sa paranoïa ou ses aberrations. Nul doute que l’on doit pouvoir vivre heureux à Oran. Surtout si la France et l’Algérie se décident enfin à libérer l’attribution des visas. Cette situation de méfiance organisée, qui remonte à 1962, gagnerait à évoluer enfin en marge des bonnes paroles distribuées lors des visites officielles. Je garde un bon souvenir de cette partie d’Algérie visitée avec un motif littéraire. Avec une mention spéciale pour mon guide Abdeslem et ce médecin qui ne m’a pas dit son nom et que j’ai croisé à l’hôtel. Ce dernier m’a indiqué qu’il travaillait loin à l’intérieur des terres. Et qu’il était monté à Oran afin de se procurer du vin, de l’alcool et des cigares. Sans préméditation, il me rappelait la clé du bonheur quand l’incertitude perdure: la discrétion.

Les oiseaux migrateurs ignorent les contrôles de police, méprisent les visas et ne s’encombrent pas de passeports. Vers la fin de l’été en baie de Somme, les hirondelles se regroupent sur les fils électriques. Et puis elles partent hiverner sur les côtes d’Afrique du Nord, précisément. Oran et ses nombreux ficus au ramage tutélaire est une de leurs destinations de saison. Leurs collègues anglaises du Kent, peut-être pour des raisons linguistiques allez-savoir, s’engagent pour un périple beaucoup plus long, jusqu’en Afrique du sud. Je reviendrais bien à Oran comme me l’a d’ailleurs prédit un habitant de rencontre sûr de son fait et du charme irrésistible de sa ville. En tout cas pas moyen d’oublier le séjour. D’autant que pour combler les lacunes de l’histoire, j’ai fait le bonheur d’un certain nombre de vendeurs sur Ebay et d’ailleurs qui attendaient patiemment que leur carte postale du navire Sidi Brahim ou de la place d’Armes, que leur plan d’Oran des années quarante ou un vieil auto-collant de la chapelle Santa-Cruz, trouvent un jour preneur.

PHB

 

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9 réponses à L’histoire d’un vieux quotidien et d’un vieil hôpital oranais (épilogue)

  1. Didier D dit :

    « Les militaires avaient semble-t-il réutilisé … »
    Et non : réutilisés
    Avec Les Soirées de Paris la journée commence bien.
    Merci
    Didier D

  2. jacques ibanès dit :

    Merci pour cette émouvante évocation en trois épisodes de la ville d’Oran. Un reportage qui est aussi un vrai beau morceau de littérature! Il semble que vous n’êtes pas passé dans le quartier de Montplaisant où Madeleine fit voir longuement à Guillaume la villa qu’elle avait habitée enfant, du vivant de son père. Apollinaire lui aurait promis de la racheter pour eux, quand ils seraient riches…

  3. Pascal dit :

    Une carte postale méditerranéenne en ces temps de grisaille, quel bonheur. La plume n’a rien perdu de sa légèreté et l’oeil de sa vivacité.
    L’année 2019, que je te souhaite excellente et productive mon cher Philippe, commence bien sur Les Soirées de Paris!

  4. Claude Debon dit :

    Merci d’avoir refait le voyage en Algérie sur les traces de notre Apollinaire, cher Philippe.
    Merci pour les photos. Je suppose que vous n’avez pu pénétrer dans la maison…

  5. Lise BM dit :

    Eh oui, une bien belle manière de commencer l’année….

  6. FRANCOIS dit :

    Ce texte me remet en mémoire le souvenir de la découverte d’Oran, trop rapide certes, mais qui donne envie d’y retourner!
    Colette F.

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