Une école qui a du coffre

ESMOD, la célèbre école internationale de mode s’est installée dans les bâtiments de la Banque de France de Pantin (93) au début de l’année 2018, poursuivant ainsi les mutations de cette ancienne ville industrielle en haut lieu de la mode et du luxe. Après Chanel et Hermès, c’est au tour de L’École supérieure des arts et techniques de la mode, de venir apporter la touche chic supplémentaire à une commune qui décidément n’en manque pas.

Photo ci-contre: Benoit Le Douarin

Mais ici, pas de rénovation de patrimoine industriel en grande pompe (BNP Paribas dans les Grands moulins, l’agence de publicité BETC dans les Magasins généraux ou le galeriste Thaddaeus Ropac dans une ancienne chaudronnerie), pas de transformation très médiatisée d’un bâtiment administratif en école de danse (l’ancienne mairie de J. Kalisz), pas d’architecture contemporaine flamboyante (Hermès), mais une installation toute en douceur dans un bâtiment dont la rigueur extérieure offrait cependant une grande souplesse de transformation.

Située à l’entrée de la ville, à un jet de pierre de la porte de Paris, sur l’avenue Jean Lolive, l’ancienne Banque de France a les caractéristiques de ces établissements qui se sont multipliés après la loi de 1897, rendant leur présence obligatoire dans tous les chefs-lieux de département, ainsi que dans les communes de la proche couronne de Paris. La Banque de France créée par le Consulat en 1800 (an VIII) a, de fait, marqué le paysage urbain de la République avec des édifices austères et imposants, ceints de lourdes grilles, aux façades ordonnancées symétriquement selon un vocabulaire classique, le mieux à même de rassurer les bourgeois. Pas de fantaisie donc mais généralement une véritable élégance y compris dans le décor intérieur. Elles sont quasiment toutes construites sur le même plan, conçu par un architecte en chef de la Banque de France (1), comme Alphonse Defrasse à Pantin en 1927. Ce dernier assuma ce rôle de 1898 à 1936 et construisit un grand nombre de succursales.

À Pantin, l’architecte a juxtaposé deux bâtiments. Côté avenue, il a opté pour un hôtel particulier de style néo-Louis XIII, mariant la brique et la pierre de taille. Son plan en U s’organise autour d’une petite cour d’honneur fermée par une grille. Au centre, on accédait par un vestibule au grand hall central (ci-contre) avec les caisses, la comptabilité et le service des titres. Pourvu d’un étage carré qui abritait un appartement de fonction et la galerie des recettes, l’édifice est coiffé d’un toit à la Mansart couvert en ardoise et zinc. A l’arrière, s’insère un vaste édifice abritant le hall central. Résolument années 1920, il offre un vaste volume de grande hauteur, très lumineux grâce à des séries d’ouvertures percées sur trois niveaux. Il dessert les différents espaces qui l’entourent. Au sous-sol le saint-des-saints : la salle des coffres et les archives. L’austérité des lourdes tables et des comptoirs de bois massif était compensée par un décor soigné de mosaïque polychrome.

Début 2015, le PDG d’ESMOD, Satoru Nino, à la recherche d’espaces permettant de libérer les locaux de la rue de La Rochefoucauld, dans le Neuvième arrondissement de Paris, a été séduit par les opportunités d’aménagement du bâtiment existant, mais aussi par la «belle référence architecturale du passé… qui peut servir à donner l’identité historique et institutionnelle d’ESMOD, la plus ancienne école de mode du monde.» En effet, cette institution privée a été fondée en 1841 par Alexis Lavigne, un tailleur parisien a qui l’on doit aussi le buste mannequin tel que nous l’utilisons encore aujourd’hui et le mètre ruban imperméabilisé. Le groupe ESMOD forme en trois ans au stylisme et au modélisme, mais enseigne aussi avec l’ISEM, tous les métiers du commerce liés à la mode. C’est cette section qui a déménagé à Pantin. Le réseau ESMOD compte aujourd’hui cinq sites en France : Paris, Bordeaux, Lyon, Rennes, Roubaix et 21 autres écoles à travers le monde.

C’est l’Atelier A+, et plus particulièrement l’architecte Michel Naeye, qui a mis en œuvre les transformations de ce vénérable bâtiment pour assurer avec brio le passage du monde feutré de la banque à celui plus exubérant de la mode. Pour passer des biftons aux jupons, il a fait le pari de concilier histoire et contemporanéité et de tirer parti des qualités de l’existant pour mieux insérer les parties nouvelles. La façade extérieure sur l’avenue est intacte, même l’inscription Banque de France a été conservée, ce qui rend le contraste avec le hall devenu atrium, d’autant plus saisissant. Centre névralgique de l’école, destiné à recevoir aussi des expositions temporaires, l’immense volume semble avoir été encore agrandi par le percement de portes fenêtres ouvrant sur le jardin à l’arrière, aménagé en agora extérieure. Bien que conservé dans sa composition, l’atrium a été transformé par l’aménagement de cinq salles de cours, insérées dans des ‘‘boîtes’’ dont l’une est suspendue.

L’étonnante volumétrie de ces boîtes, leurs lignes obliques, semblent déconstruire la paisible ordonnance du volume initial, signal efficace du changement de destination. La boîte de plus grande dimension se présente telle une pépite d’or brut, dont les éclats s’éparpillent dans le bâtiment. Située au dessus du large guichet d’accueil de la banque, elle est parée d’une peau en bois délicatement dorée. « Fil or » de l’histoire du bâtiment, cette couleur se retrouve sur le préau de l’agora extérieure mais également par petites touches dans les différents étages (garde-corps, murs, paumelles, poignées,…). En vis-à-vis, l’autre boîte joue la transparence avec ses parois en Akyver, un matériau plus souvent utilisé pour les toits des vérandas. Réminiscences du savoir-faire des artisans et architectes des années 1920, les vestiaires en bois, les lustres, ont été conservés ainsi qu’une partie du carrelage disposé au centre de l’atrium comme un tapis précieux.

L’accès autrefois très protégé au sous-sol a été facilité par la création d’un grand escalier et le creusement d’une cour anglaise permettant d’éclairer les différents locaux disposés autour de la salle des coffres (ci-contre). Cette dernière, accessible aux seuls clients venus déposer leurs trésors, n’avait rien d’un espace froid et austère. Au contraire elle était décorée avec faste, une constante dans les Banques de France, auquel maître d’œuvre comme maître d’ouvrage ont été sensibles. Cet ancien lieu de confidentialité est désormais dédié à la fête et aux réceptions, auxquelles les magnifiques ouvrages de serrurerie, de menuiserie et de mosaïque polychrome conservés offrent un décor un peu suranné mais éclatant. Juste hommage aux arts décoratifs des années 1920 et courroie de transmission vers les arts de la mode du XXIe siècle.

Sur le modèle des hôtels particuliers, la Banque de France était construite entre cour et jardin. Ce dernier s’étend à l’arrière jusqu’à la rue des Sept-Arpents. Il est occupé aujourd’hui en partie par l’élégant préau des étudiants. Cette agora végétale et minérale qui prolonge l’agora intérieure de l’atrium permettra dans quelques mois de faire le lien avec le futur le bâtiment qui sera réalisé en fond de parcelle où l’on trouvera des salles d’activités, de restauration et 80 logements étudiants.

Beaucoup de Banques de France ont fermé leurs portes au cours des 20 dernières années, les nouvelles méthodes bancaires les rendant obsolètes, et ont été vendues. Mais leur emplacement central, leur architecture soignée, en font des lieux recherchés, réaménagés et réaffectés. À Pantin, les étudiants ont déjà pris leurs marques, conscients d’avoir de la chance de bénéficier de tels volumes et d’un tel décor. Souhaitons leur qu’à l’instar des architectes, ces murs centenaires leur apportent inspiration et créativité.

Marie-Françoise Laborde

 

Un couloir et son « fil d’or » ©Benoît Le Douarin

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2 réponses à Une école qui a du coffre

  1. Fauveau dit :

    Organisez une visite s’il vous plaît !

    merci

  2. Yvette NAEYE dit :

    Bravo, superbe réalisation, toutes mes félicitations à l’architecte Michel NAEYE

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