Quand Marius de Zayas s’emparait de Rembrandt

D’un talent et d’une acuité intellectuelle hors-normes, Marius de Zayas est un artiste pourtant trop oublié par l’histoire. Cet homme d’origine mexicaine a été le premier à interviewer Picasso lors de son premier déplacement à Paris en 1910. Il est né en 1880 au Mexique au sein d’une famille bourgeoise et il est mort aux États-Unis en 1961. Il a notamment publié des portraits au modernisme éblouissant dans Les Soirées de Paris puis dans la revue 291 fondée à New York lors de la première guerre mondiale. Sa rencontre avec le cubisme (et plus largement l’esprit moderne) a généreusement fécondé son inspiration. Il a écrit un livre sur l’art moderne et fait l’objet d’une discrète exposition en 2014 dans une galerie parisienne (1). Si bien que dénicher des informations sur ce compagnon d’Apollinaire, Francis Picabia ou encore Marcel Duchamp est toujours une chance.

Or, au hasard des rayons virtuels de Ebay, une reproduction d’une de ses œuvres méconnues est apparue à la vente. Ce n’était pas forcément une bonne idée que de se la procurer puisque sur le site américain de la Librairie du Congrès (2) elle est disponible en téléchargement gratuit et en haute définition. Mais peu importe puisque son intérêt repose sur la haute densité de son contenu. Sa réalisation intervenait juste avant que les femmes n’obtinssent le droit de vote aux États-Unis soit après l’Angleterre et bien après la Nouvelle Zélande où cette liberté pourtant évidente avait été arrachée dès 1893. On sait qu’en France il a fallu attendre 1944.

Et donc dans sa toile intitulée  « The accidental cubists », Marius de Zayas a intégré ce combat légitime par un processus de dégénération de la peinture traditionnelle. Il est parti d’une œuvre de Rembrandt, « La leçon d’anatomie du dr Tulp », qu’il s’est contenté de recopier tout en haut d’une démonstration destinée à être verticale. Le deuxième volet voit la scène envahie de suffragettes (militantes féministes de la première heure) semant le désordre dans une docte assemblée de médecins. Ce faisant, Marius de Zayas bouscule joyeusement une ère trop longue où les hommes décidaient de tout, ce que symbolise notamment cette peinture de 1632. Mais là où son génie quelque peu potache donne un sens à l’ensemble, c’est qu’il conclut sa démonstration par une synthèse cubiste qui ne peut que mettre tout le monde d’accord et inviter l’humanité à entrer de plain-pied dans l’époque moderne. Pour la petite histoire, cette scène de Rembrandt a également fait l’objet d’un détournement dans un album d’Astérix, « Le devin ». Mais la version de Zayas emporte, c’est le cas de le dire, tous les suffrages (ci-dessous).

On comprend qu’Apollinaire n’a pu être que séduit par cet homme qui pouvait apporter à l’art contemporain un si fulgurant concours (quoique toujours teinté d’amusement). Ses portraits de Alfred Stieglitz, Francis Picabia ou Apollinaire sont stupéfiants d’audace sans vraiment perdre le fil de l’identification (3). Au contraire de Picabia d’ailleurs qui s’inspirera de sa technique pour dresser ceux de Marie Laurencin (façon ventilateur) ou d’Apollinaire (dans un genre auto-cuiseur) mais sans que l’on ne puisse reconnaître -justement- ni l’une ni l’autre. Bel homme, belle stature, front dégarni, grandes moustaches et costume-cravate impeccable, ainsi allait Marius de Zayas avant de se soustraire à un avenir qu’il avait contribué à bâtir.

PHB

(1) À propos d’une exposition parisienne

(2) Le site de la Librairie du Congrès où l’œuvre est téléchargeable

(3) À l’exception sans doute de son portrait de Picasso paru dans la revue 291 où l’on ne reconnaît pas l’auteur des « Demoiselles d’Avignon ». Mais l’hommage rendu en l’occurrence y est particulièrement subtil.

 

 

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4 réponses à Quand Marius de Zayas s’emparait de Rembrandt

  1. Carlo Gracci dit :

    Une découverte inattendue ! Quel bonheur que de sauver de l’oubli un pareil personnage.

  2. Yves Brocard dit :

    Juste pour compléter votre intéressante information, le dessin de Marius de Zayas a été publié en mai 1914 et le droit de vote a été accordé aux femmes aux Etats-Unis en 1919.

  3. Étienne-Alain Hubert dit :

    On peut rappeler à cette occasion que, grâce à la grande générosité de M. Rodrigo de Zayas, fils de l’artiste, et à l’obligeance bien connue de Jean-Paul Goujon, deux « portraits » inédits d’Apollinaire ont été reproduits et accompagnés d’une présentation par moi-même dans « Apollinaire », n° 18, 2015, p. 11-16 (la revue paraît par les soins de notre amie, Sylvie Tournadre, éditions Calliopées).
    Il s’agit de dessins préparatoires à l’une des quatre « caricatures extraordinaires » qu’Apollinaire publie dans « Les Soirées de Paris » de juillet-août 1914. Dans une lettre à Jeanne-Yves Blanc du 18 octobre 1915, Apollinaire dissuadera prudemment sa correspondante d’y chercher une ressemblance étroite.
    On pourra trouver dans la présentation des dessins quelques éléments biographiques et bibliographiques sur Zayas.

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