Dominique Bona refait le match

Lorsqu’un auteur rédige une biographie  il y met toujours un peu de lui-même, rien que par le style, l’approche, les choix, les angles, les préférences de narration. S’il rédige la de façon dont il a écrit une ou plusieurs biographies, la proportion de part intérieure s’accroît nettement. Vient un jour le temps de l’autobiographie délibérée où les êtres comme les objets ne sont plus que les ingrédients d’un récit personnel. Avec « Mes vies secrètes » qu’elle vient de publier chez Gallimard, Dominique Bona n’en est qu’à la seconde étape. L’académicienne y dévoile le cheminement qui l’a conduite à dresser le portrait de Stefan Zweig, Gala, Clara Malraux ou encore les sœurs Heredia. De fait ses « vies secrètes » sont un peu ses secrets de cuisine.

Au demeurant, écrire une biographie consiste bien souvent à se mettre en couple avec son personnage le temps complet de la rédaction. De toute évidence Dominique Bona dispose de cette capacité d’empathie qui finit par créer une singulière intimité -la plupart du temps post-mortem- avec le sujet. Qu’il s’agisse d’un homme comme Romain Gary ou d’une femme comme Berthe Morisot, on voit bien que l’auteur aime à atteindre un état de  compréhension poussé. Au point que lorsqu’elle s’était penchée sur le cas de Gala elle avait largement étendu ses investigations à ses deux principaux compagnons, Paul Eluard et Salvador Dali. Une biographie par Dominique Bona c’est souvent du deux en un voire plus.

On comprend dans son livre que le plaisir du bon biographe c’est de se sentir vivre autrement en travaillant la matière d’un autre qu’elle aurait pu connaître, aimer peut-être et ce faisant elle s’octroie, le temps de son travail un compagnonnage indiscret. Au fil des lignes elle avoue sans façon ses sympathies. Et livre maintes anecdotes qui font que le lecteur est introduit dans cette double proximité. On aime ainsi cette citation révélée de Oscar Wilde à l’égard de l’écrivain Pierre Louÿs à travers une dédicace qui disait: « Au jeune homme qui adore la beauté/au jeune homme que la beauté adore/au jeune homme que j’adore ». Ou encore lorsqu’elle rencontre Clara Malraux et qu’elle lui demande avec aplomb si son mari « faisait bien l’amour » et que celle-ci lui répond que oui même si « parfois » elle le trouvait « un peu trop appliqué ». Clara Malraux disait à propos de son mari « nous avons été deux » avec « les larmes aux yeux ». Bien qu’ils se trompaient l’un l’autre où plutôt qu’ils entretenaient d’autres relations amoureuses. Mais c’est cette remarque, « nous avons été deux » que Dominique Bona préfère. Et avec le contexte qu’elle nous fournit la compréhension s’impose naturellement.

L’auteur dit qu’elle s’est lancée à trente ans sous le soleil de Majorque précisant qu’elle était « nue, complètement nue, au milieu de gens nus, sur le pont d’un bateau écrasé de soleil ». Sa filature de Romain Gary venait de commencer et nous lecteurs trottinons derrière elle invisibles comme des fantômes. Pour écrire une bonne biographie il faut soit aimer sa cible soi la détester. Visiblement Dominique Bona se situe toujours dans le premier camp. Et puisqu’il s’agit d’un ouvrage hybride où se mêle l’autobiographie on peut supposer que Dominique Bona s’aime, non pas face à elle-même, mais dans sa façon de se projeter dans la vie des autres. C’est ce qui fait l’intérêt du livre et il n’est pas clair qu’une autobiographie pure et dure serait, dans ces conditions, aussi attachante.

 

PHB

« Mes vies secrètes » Dominique Bona/Gallimard 20 euros

Lire aussi « Le grand amour de Paul Valéry » par Dominique Bona

PS: et en spéciale dédicace à une correspondante qui s’interrogeait à ce propos, la vidéo de Dominique Bona commentant la fabrication de son épée d’académicienne

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2 réponses à Dominique Bona refait le match

  1. En effet, la biographie est sans doute le genre le plus fidèlement révélateur de l’auteur lui-même.
    Ainsi, par exemple, quand Giono s’attable à nous présenter Melville, très vite ces pages biographiques s’accordent à sa propre vie intime de poète-romancier, ce qu’il était d’abord, avant tout.
    Tour de force de sa part, les deux écrivains vont même très vite arriver à être des alter ego dans ce pourtant très personnel Pour saluer Melville qui est à la fois roman, confessions, récit, art poétique…vie secrète aussi du créateur.
    André Lombard.

  2. Parisianne dit :

    Merci de cet article (et de tous les autres pour ma lecture quotidienne).
    J’ai profondément aimé la lecture de ce dernier livre de Dominique Bona qui m’a donné très envie de découvrir ses biographies que je n’ai pas encore lues mais aussi de lire ou de relire certains auteurs, voire de découvrir certains que je ne connaissais pas même de nom. Ouf quelques lacunes comblées.
    Et un autre merci pour le bonus sur l’épée !
    Cordialement
    Anne

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