La lettre du Caire

Il est plaisant de croire que le 2 mars 1919, un groupe de « fanfares endeuillées » s’employa à saluer la mémoire de Guillaume Apollinaire dans quelque lieu du Caire, en Égypte. L’information a été donnée sous forme d’une lettre publiée dans la revue SIC , un organe que dirigeait alors Pierre-Albert Birot. Ce numéro double (42&43), daté mars-avril 1919 faisait suite à un numéro spécial consacré à l’écrivain disparu quelques mois plutôt. Rien n’est dit des circonstances précises de la prestation cairote. Très courte, la lettre du 14 mars 1919 disait ceci:

« Veuillez informer tous les amis de la revue SIC que le dimanche 2 mars nos fanfares endeuillées saluèrent le départ de G.Apollinaire. Joignez nos modestes fleurs à la gerbe étincelante déposée sur son tombeau, et croyez à notre sympathie émue ». La missive était signée par un certain H.Samson Barsamiantz. Il est plaisant de penser qu’effectivement sous les regards ébahis ou effarés d’autochtones circulant exclusivement de profil, des airs aient pu être joués en hommage à un personnage quand même assez éloigné des rives du Nil. Mais on est tellement tenté d’y croire que l’on se surprend à guetter les derniers échos de ces fanfares héroïques. Ce qui pourrait l’attester, c’est que le courrier figure dans une livraison succédant au numéro spécial voué à Apollinaire. Si la lettre était parvenue à temps et apparemment ce ne fut pas le cas, Pierre-Albert Birot l’aurait insérée à coup sûr. Il reste que la mystification est possible. Dans ce cas elle n’en serait pas moins jolie, faite de sons, d’idées, de couleurs et de formes, comme le signifie l’acronyme SIC entouré de deux « F » spéculaires (qui se font face).

Les numéros originaux de la revue SIC ne sont pas toujours faciles à trouver. Les éditions Jean-Michel Place en ont fait , il y a quelques années, une belle réédition d’ensemble (avec une instructive introduction de Marie-Louise Lentengre*), davantage commode à dénicher. SIC partait du principe que l’art commençait là où s’arrêtait l’imitation et qu’avec ce simple viatique, ajouté au postulat du titre,  grande était la liberté de remplir les pages. C’est l’ami d’Apollinaire, le peintre Gino Severini, qui a organisé la rencontre entre les deux hommes à l’hôpital Italien, là où le poète, suite à sa blessure de guerre entamait sa convalescence, en 1916. Non seulement Apollinaire (qui n’avait plus Les Soirées de Paris) participa à cette aventure éditoriale mais il convainquit nombre de ses amis d’y contribuer ce qui, pour Pierre-Albert Birot constituait une formidable manne autant qu’un soutien décisif. SIC a notamment joué un rôle considérable afin que la pièce « Les Mamelles de Tirésias » puisse être pour la première fois montée en juin 1917 au théâtre Maubel. Cependant que la revue SIC n’ira pas au-delà de 1919, car selon les mots de son directeur, il ne devenait plus possible de « vivre de l’air du temps ». La longévité des revues d’alors étaient à peine supérieure à celle des papillons.

Pierre-Albert Birot (1876-1967) n’était pas de son côté qu’un homme de presse. Il écrivait. Dans une ultime tentative il avait créé la revue Paris en 1924 laquelle ne franchit pas le seuil du premier numéro. Mais le dernier texte de ce journal mort-né est de lui. C’est un poème, intitulé « L’ange ». Il y proclame des choses inspirées comme « Mais le klakson m’a fait sortir de l’angle où je commençais à mourir d’un rêve d’ange », ou « Et puis et puis on va danser la Java pour se mettre du bleu dans les jambes de ce soir-là ange cher ange » et encore pour finir: « Au diable l’ange et celui de l’Été et celui des moulures du plafond qu’on en fasse une peinture à l’huile ». Belle liberté des mots, jolie musique qui les portait.

Des sons, des idées, des couleurs, des formes, voilà ce dont un homme qui savait vivre de l’air du temps (une formule bien sûr), se disait porteur. À l’heure qu’il est, gageons qu’il est en plein dedans.

PHB

*Marie-Louise Lentengre (1944-1998) notamment professeur de littérature française à l’université de Bologne, Italie (en 1993). On peut lire le fort intéressant article de Claude Debon et Michel Décaudin à son propos (dans Que Vlo-Ve ? octobre-décembre 1998), écrit au moment de sa disparition.  C’est ici.

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