Les calligrammes jusqu’à l’ivresse

Les impénitents en ont bien conscience, toute caution sérieuse est une aubaine pour se rincer l’œsophage. Or il se trouve qu’un vigneron alsacien a eu la riche idée d’estampiller ses différentes cuvées avec un calligramme de Guillaume Apollinaire. Pour les non initiés, le calligramme a été inventé par l’écrivain afin de déployer les mots d’un poème en une figure résumant son propos. Et donc grâce à trois générations de vignerons basés à l’ouest de Strasbourg il est possible d’écluser en toute bonne conscience un « Tout terriblement », l’un des calligrammes les plus connus d’Apollinaire. Il s’agit en l’occurrence d’un Gewurtztraminer à macération spéciale qui a la singularité de donner au vin une étonnante couleur orange.

Disons tout de suite que malgré notre haute conscience de livrer aux lecteurs des Soirées de Paris des informations complètes, nous n’avons pas goûté à toutes les bouteilles achetées au cul d’un camion de passage à Paris. L’abus de calligrammes dans leur définition vinicole n’est pas recommandé par l’académie des sciences. Ce « Tout terriblement »  est promis comme « très aromatique, avec des senteurs très caractéristiques de miel et de litchi ». Il prend en outre nous dit-on « de belles notes oxydatives allant vers la noix dans les heures suivant son ouverture ». Faute de palais suffisamment averti, on pourra se contenter d’affirmer qu’il est bien agréable à boire. L’expérience s’est faite autour d’un risotto, un des plats préférés d’Apollinaire. Sa compagne Marie Laurencin en savait quelque chose puisqu’elle s’était fait gourmander un jour faute d’une bonne exécution de ce plat en cuisine. Quand la dispute conjugale s’en tient là, on conviendra que l’amour est au beau fixe. C’est même dans ce genre de chinoiseries que la relation amoureuse peut se fortifier.

Le domaine Brand & Fils existe depuis 1956 et leur relation à Apollinaire remonte aux années quatre-vingt dix. L’actuel exploitant, Philippe Brand, explique que son père avait déjà associé le poème « Nuit rhénane » à la production de vin. Un poème où l’écrivain chantait  « Mon verre est plein d’un vin trembleur comme une flamme ». Faisant dans la foulée allusion aux vins du Rhin il évoquait surtout des « fées aux cheveux verts qui incantent l’été ». Le texte était paru dans le recueil « Alcools » en 1913. Le logo du domaine s’est inspiré des fées. Mais depuis que Philippe Brand a pris le relais, c’est au tour des calligrammes d’orner les étiquettes des bouteilles en fonction des cuvées. « La chimère » désigne ainsi le Riesling, « La dame au chapeau » (Lou) un mélange de Pinot blanc et de Chardonnay, « L’oiseau et le bouquet » chapeaute le Muscat, « Les fleurs » sont chargées du Pinot gris, « La table des rois » désigne le Pinot noir et enfin « La flèche saignante » pétille avec le Crémant. Apollinaire aurait sûrement apprécié ce dévoiement purement amical même si tout esprit de commerce n’est évidemment pas exclu (mais est-ce une faute, non).

Il se serait sûrement intéressé à ces 10 hectares qui progressivement se sont mis à la mode du « bio » puis de la « biodynamie » laquelle caractérise le franchissement d’une étape supérieure vers les vertus d’un monde durable. Philippe Brand (ci-contre) explique depuis la table d’un bistrot parisien (1) qu’il s’agit de tout un processus de vinification allant des vendanges manuelles à « l’absence de modification volontaire de la constitution originelle du raisin ». C’est pourquoi les vins concernés sont dit « naturels » ou « libres » et que le jus mis en bouteille est trouble, non affecté par  « osmose inverse » ou encore moins par  « filtration tangentielle ». C’est tout un monde, toute une ambition. « Mon verre s’est brisé comme un éclat de rire »: ainsi se concluait « Nuit rhénane ». Levons-donc nos verres à cette jonction inattendue, cette association désaltérante et bienvenue entre un viticulteur et Apollinaire.

 

PHB

Brand & Fils 71 rue de Volxheim 67120 Ergersheim

(1) Le Cadoret, 1 rue Pradier 75019 Paris (cuisine féminine, vaut l’étape)

PS: Merci à l’ami Gérard Goutierre d’avoir repéré l’affaire

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2 réponses à Les calligrammes jusqu’à l’ivresse

  1. jacques ibanès dit :

    Merci de me permettre d’enrichir bientôt ma collection de bouteilles littéraires! Jusqu’à présent, je ne possédais que « l’Apollinaris », une eau minérale. Pour l’auteur d »Alcools », c’était presque une injure…

  2. XAVIER VALENTIN dit :

    merci aussi pour cette belle information, je conserve dans ma cuisine des bouteilles originales (après les avoir dégustées, bien sûr)

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