Giacometti, la force fragile

Giacometti c’est d’abord un visage. Un regard, un peau sculptée de rides, une crinière en broussaille. C’est une voix aussi et une discours que l’on retrouvera aisément grâce aux nombreuses archives de l’Institut National de l’Audiovisuel (INA). Son œuvre, pour la majorité du public, c’est essentiellement (ci-contre)  «L’Homme qui marche» (1). Privilège du génie ? La célèbre sculpture de bronze, visible dans beaucoup d’institutions, notamment à Saint-Paul de Vence et à Bâle, a rapidement obtenu la reconnaissance universelle, au point qu’elle cache parfois la forêt de créations de l’artiste suisse. Ce bronze filiforme d’où émane une ambivalente impression de fragilité et de force, cet étonnant marcheur penché en avant, dont les pieds semblent sortir difficilement de la glaise, n‘est qu’une étape dans l’oeuvre multiple de l’artiste. Une belle exposition documentée, au musée d’art moderne de Villeneuve-d’Ascq (le LaM), en collaboration avec la fondation Giacometti, permet d’en retracer le cheminement.

Reconnu de son vivant, admiré de ses pairs autant que des écrivains avec lesquels il était en relation constante, l’artiste né en 1901 connaît un perpétuel questionnement. Contrairement à Picasso, son ainé de vingt ans (« Je ne cherche pas, je trouve »), il ne cesse de retoucher, de modifier, de remanier. Ce n’est pas vingt fois sur le métier qu’il remet son ouvrage, c’est cent fois. Cet insatisfait perpétuel épuise ses modèles par d’interminables heures de pose. Lui qui ne quitta pratiquement jamais son atelier de 25 mètres carrés à Montparnasse, déclarait : « L’aventure, c’est de voir quelque chose d’inconnu chaque jour dans le même visage, c’est plus grand que les voyages autour du monde ».

On verra que le chef-d’œuvre iconique (cet « Homme qui marche ») date de 1947 – Giacometti approchait la cinquantaine. Auparavant, il aura fréquenté les cubistes, sans jamais adhérer au mouvement. Mais l’influence de Zadkine ou Lipchitz se fait sentir. Son passage parmi les surréalistes dura plusieurs années avant son éviction du mouvement par Breton (dont il avait été le témoin du mariage, avec Éluard). Heureuse mésentente… En revenant à la représentation du visage humain avec ses modèles de prédilection (sa famille, sa compagne, ses amis), Giacometti a probablement trouvé sa voie véritable, ou tout au moins celle dans laquelle il s’exprimera le mieux.

Pendant les années de guerre, Giacometti se réfugie à Genève et transforme sa chambre d’hôtel en atelier. Ses statues deviennent alors des miniatures de quelques centimètres, qui trouvent place dans… des boîtes d’allumettes. On découvrira à Villeneuve-d’Ascq ces fascinantes miniatures, comme des échos lointains à la gigantesque statue de femme de 2,70 mètres de hauteur, qui ouvre l’exposition et donne immédiatement la mesure du génie de l’artiste. Imposante, hiératique, elle a le mystère des statues étrusques. Comme Modigliani, comme Picasso, Giacometti fut fasciné par ces œuvres anonymes d’un art dont le qualificatif a varié selon les époques : art primitif, art premier, art extra-européen, art ethnique…. La filiation est parfois flagrante.

Dans les dessins de l’artiste suisse, on retrouvera cette même exigence inassouvie, cette quête vers l’inaccessible perfection. Tellement repris, les visages deviennent parfois des tâches obscures , des « têtes noires ». Quant aux sculptures, en les observant de près, on comprend la description de Jean Genêt : « Ses doigts montent et descendent comme ceux d’un jardinier qui taille ou greffe un rosier grimpant  ».

L’ensemble créé pour représenter la France à la biennale de Venise (1956) «  Femmes de Venise » auxquelles une salle entière est consacrée, est peut-être, de toute l’exposition, l’œuvre la plus émouvante, la plus humaine : « Elles n’en finissent pas d’avancer et de reculer dans une immobilité absolue », dit encore Jean Genêt, fasciné, comme un grand nombre d’écrivains, par les œuvres de ce géant, le dernier sans doute de Montparnasse, à une époque où le monde se réinventait chaque nuit.

Gérard Goutierre

Légendes et crédits photos:

(1) Photo d’ouverture: « L’Homme  qui marche »  (1960) Bronze. (180x27x38,4) © Succession Alberto Giacometti (Fondation Giacometti, ADAGP, Paris). 2019 

(2) Giacometti dans son atelier, 1954. Photo: Arnold Newman © Succession Alberto Giacometti (Fondation Giacometti, ADAGP, Paris) 2019. ©Arnold Newman

(3) « Les femmes de Venise », Giacometti. Photo: Gérard Goutierre

« Alberto Giacometti, Une aventure moderne » Jusqu’au 11 juin
LaM, musée d’art moderne, 59650 Villeneuve-d’Ascq. Matinées réservés aux groupes.
Week-ends réservés aux particuliers. 11 à 8 euros (03 20 19 68 68)

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2 réponses à Giacometti, la force fragile

  1. Quand on pense à ce qu’est devenue la Biennale de Venise,
    il est heureux, pour mesurer la « distance », qu’un véritable artiste y ayant jadis représenté la France soit ainsi remis à l’honneur !

  2. CAROLE GUINARD dit :

    Bel article – et bel oxymore dans le titre !-, et bel hommage à la sensibilité de l’artiste.

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