Le regard perdu dans le vide

Pas un bruit, un silence monacal. On la remarque à peine tant elle est immobile, assise sur une chaise de bois à l’entrée de la salle. On pourrait la croire inanimée ou irréelle. Jour après jour, elle se tient là, très droite. Son dos raide, éloigné du dossier auquel elle ne s’adosse jamais, lui est parallèle. Ses fesses, comme en lévitation, touchent à peine le bord du siège. La veste bleu marine ajustée souligne la rigidité de son épine dorsale. Relevés, ses cheveux de jais dégagent sa nuque aussi gracile que celle que laisse entrevoir le col bayant du kimono d’une geisha. La jupe droite couvre la moitié des genoux. Le collant opaque noir masque les jambes collées l’une à l’autre. Les pieds, parfaitement alignés et chaussés de ballerines, sont légèrement tournés sur le côté droit.

Elle reste ainsi pendant des heures, figée, comme si cette position lui était naturelle. Et peut-être l’est-elle. Visage lisse et impassible, le regard droit devant elle, perdu dans le vide, elle semble absente. Pourtant, rien n’échappe à son œil expert. Dès que vous commettez le plus petit impair, photo au flash, verbe un peu haut… elle se lève d’un tenant. Et, le dos toujours aussi droit, elle vient à votre rencontre. Avec une courtoisie extrême et un sourire désarmant, la gardienne du musée d’art de Tokyo vous signifie d’une voix douce que vous avez fait un faux pas et enfreint le règlement. Puis, elle vous salue d’une courbette avant de regagner − à reculons et le dos incliné dans une attitude d’humilité – son siège à l’entrée de la salle. Là, son dos se redresse et se raidit jusqu’à devenir parallèle au dossier auquel elle ne s’adosse jamais. Le sourire s’efface, le visage redevient impassible, le regard à nouveau perdu dans le vide ou peut-être muré dans le manque de perspectives.

On pousse la porte et aussitôt on est en proie à un vacillement visuel. Dans l’immense salle de pachinko (machines à sous ndlr), ça clignote de partout, ça gicle en un déferlement fracassant de couleurs. La fumée des cigarettes vous agresse autant que la violence des décibels crachés par les haut-parleurs. Fureur. Ça commence par un fourmillement et se transforme en un rythme effréné qui happe les joueurs et ne les lâche plus. Leur nervosité sature l’air de vibrations électriques. Concentrés devant leur machine, ils sont insensibles à leur environnement.

Fini le silence monacal et la sérénité du chemin intérieur. Au milieu de la rangée des joueurs, elle se tient là, très droite, le dos raide, parfaitement parallèle au dossier auquel elle ne s’adosse jamais. Ses cheveux de jais relâchés sur ses épaules masquent sa nuque gracile. Le jeans serré souligne la minceur des jambes collées l’une à l’autre. Les pieds chaussés de baskets dorées sont parfaitement alignés et légèrement tournés sur le côté droit. Elle reste ainsi pendant des heures, impassible, le regard rivé à l’écran devant elle. Comme si cette position lui était naturelle. Et sans doute l’est-elle. Une sonnerie retentit quand un deus ex machina fait irruption sur l’écran du pachinko devant elle. Le cliquetis des billes métalliques qui dégringolent au fond de la machine se fait entendre. Des voisins se tournent vers elle, les yeux gorgés d’envie. Un tressaillement, si léger qu’on ne peut le soupçonner, parcourt son corps. Mais aucun sourire ne se dessine sur son visage impassible. La vie s’arrête quelques instants, le temps de ramasser les billes avant que l’activité fébrile ne reprenne, bercée par la folie cupide ou le rêve.

Pas un bruit, un silence monacal. On la remarque à peine, immobile sur sa chaise à l’entrée de la salle. On la croirait inanimée ou irréelle. Jour après jour, la gardienne du musée de Tokyo se tient là, très droite. Son dos raide, parfaitement parallèle au dossier auquel elle ne s’adosse jamais. Sa nuque aussi gracile que celle que laisse entrevoir le col bayant du kimono d’une geisha. Les jambes collées l’une à l’autre, les pieds serrés légèrement tournés vers la droite. Elle reste ainsi pendant des heures, privée de mouvement. Comme si cette position lui était naturelle. Et elle l’est. Le visage impassible, l’esprit absent, le regard en communion avec un objet de contemplation invisible, le déferlement fracassant des couleurs sur l’écran de pachinko.

Lottie Brickert

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5 réponses à Le regard perdu dans le vide

  1. C’est encore pire que tuer un âne à coups de figues.

    • Marie J dit :

      Commande, ordre, paix, harmonie…le nom de la nouvelle ère de l’empire japonais a été révélé ce matin. De quoi se tenir droit, immobile, les pieds bien alignés !

  2. Didier D dit :

    Voilà qui nous emmène bien loin de notre Palais de Tokyo parisien,
    et plus encore du quai de Tokio aussi proche du Palais qu’éloigné dans le temps .

  3. Deregnieaux dit :

    Quelle magnifique écriture !!!
    Merci Lottie.

  4. Impressionnant la description de ces personnages et de ce lieu insolite ! Très bien campé avec la répétition d’une sorte de motif de broderie où s’accrochent les personnages et les lieux? Une belle construction narrative convaincante qui emmène le lecteur autant dans la chronique que dans la nouvelle. Bravo pour cet essai parfaitement réussi, Alice

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