Rébellion

Pour exploiter son houblon, la compagnie Durst avait besoin de main-d’œuvre. Afin d’être sûr d’obtenir 1500 cueilleurs, le patron avait fait circuler une affiche selon laquelle il était prêt à en recruter 2700. Il en vint 2800. Cela se passait en Californie alors que le premier conflit mondial couvait en Europe. Durst avait installé seulement neuf toilettes pour tout le monde. L’épicerie connexe aux logements était payante. Le sac de 100 livres de houblon était payé un dollar. Il pesait entre 40 et 50 kilos et ce sont les femmes et les enfants qui étaient chargés de cette besogne harassante. La révolte sur les conditions de travail indignes des ouvriers s’est mal terminée. L’événement raconté en BD par Jordan Worley est d’ailleurs titré « Bain de sang à Wheatland ». Il est inclus dans un ouvrage collectif paru aux éditions Nada, un livre qui explique les événements ayant émaillé l’histoire des revendications sociales aux États-Unis.

Au début du 20e siècle de l’autre côté de l’atlantique -mais pas seulement on en conviendra- la considération envers l’ouvrier était dérisoire et tout juste ramenée à la valeur productive de l’humain. S’il était noir c’était  pire. Les très jeunes enfants pouvaient bien descendre crever au fond des mines cela n’avait pas d’importance tellement les candidats à leur remplacement étaient nombreux. La crudité du système capitaliste ne s’embarrassait logiquement d’aucun égard, même cosmétique. Le calcul était d’ailleurs stupide de la part de ces patrons dont le cerveau fonctionnait avec un bruit de tiroir-caisse. Puisque cette classe prolétarienne a fini par se rebeller.

En 1905 à Chicago des travailleurs pauvres ont créé l’Industrial Workers of the World. Ces hommes et ces femmes qui bâtissaient ainsi l’action syndicale ont fini par être dénommés Wobblies sans que l’origne de l’appellation soit très nette. C’est en tout cas le titre du livre qui vient de paraître avec la plume de maints auteurs de BD. Et il est remarquable. Quoiqu’il soit recommandé de laisser sa sensibilité au vestiaire. Car la répression qui attendait ces gens ne voulant pas se soumettre à des conditions de travail frôlant l’esclavagisme (au dollar près) était terrible. Dans cet État de droit et de liberté qu’une statue symbolisait pourtant à l’entrée du port de New York depuis 1886, on savait très bien emprisonner, tuer, torturer, voire castrer les rebelles. Rien ne devait enrayer la belle machine du capitalisme à l’américaine.

« Wobblies », à travers plusieurs histoires difficiles à découvrir ou redécouvrir, nous explique à partir de quels drames ont fini par s’élaborer les droits des travailleurs. Le livre nous présente quelques figures de proues comme Joe Hill (chanté par Joan Baez à Woodstock), Elizabeth Gurley Flynn, Mabel Dodge, John Reed ou encore Ralph Chaplin qui ont contribué, grâce à l’organisation syndicale et dans une démarche sacrificielle, à l’amélioration des conditions de travail. Cette volumineuse BD nous décrit à l’inverse la résistance acharnée du patronat qui n’hésitait devant rien, sachant notamment instaurer la division entre ouvriers blancs et noirs. On reste forcément pantois devant la violence organisée de la répression dans ce pays où sévissait en outre la ségrégation raciale. Un des auteurs mentionne au passage que plus les progrès acquis de haute lutte s’additionnaient, plus les méthodes condamnables trouvaient à s’exporter et s’épanouir sur d’autres continents. Selon l’OIT, il y a actuellement près de 170 millions d’enfants entre 5 et 14 ans qui travaillent de par le monde. Chiffre terrible qui conduit certains à prôner le boycott des entreprises concernées sans se demander -le problème n’est pas simple- ce que deviennent les enfants écartés sous la pression internationale.

De l’association de quelques grands noms de la BD underground américaine a donc résulté « Wobblies ». Un ouvrage passionnant et distrayant au sens où il réorganise notre focale française le temps d’aller jusqu’au bout des 300 pages. À le parcourir, on ne peut s’empêcher de penser à l’écrivain John Steinbeck et à son admirable livre « Les raisins de la colère » paru en 1939. La Grande dépression due au krach boursier de 1929 avait jeté des milliers de gens sur les routes et ramené la notion même de droit social au point zéro. En ce sens on comprend mieux que rien n’est acquis.

PHB

 

« Wobblies », ouvrage coordonné par Paul Buhle et Nicole Schulman. Nada éditions, avril 2019, 26 euros.

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5 réponses à Rébellion

  1. Decorde Nathalie dit :

    Bonjour
    Ce matin, on pleure Notre Dame de Paris et mon âme parisienne, la première devant un tel drame, mais sait-on dans quelle condition ont travaillé tous ceux qui l’ont bâti?
    Hommage à ces oubliés d’un esclavage d’un autre temps, autant qu’aux pompiers.
    Ainsi la douleur est centuplé.
    Merci pour cet article édifiant sous votre belle plume. J’ai fait passer l’information aux amateurs.

  2. Decorde Nathalie dit :

    Bonjour encore
    Depuis que je connais votre blog « Les soirées de Paris », je n’ai jamais aimé la silhouette noire de Notre-Dame de Paris de votre sinistre photo trafiquée et floutée.
    J’en ai parlé à des amis communs, en janvier lorsque j ‘ai pris de belles photos de Notre Dame de nuit en me promenant inlassablement comme je le fais depuis toujours, et je n’ai pas osé vous en parler mais je dois avouer que cette triste photo est tristement appropriée aujourd’hui. La ville de Paris, la Seine, le soir sont tellement plus belles, plus merveilleuses et plus fascinantes!
    J’ose aujourd’hui vous en parler. Vos articles si enrichissants méritent mieux.

    • Chère Madame,

      La photo qui orne la « front page » des Soirées de Paris depuis près de 10 ans a été prise sur le bord du canal de l’Ourcq à La Villette. Quant au flou, c’est un vrai flou, celui du reflet de l’eau. Mais comme l’image est à l’envers, elle peut tromper. Merci néanmoins de vos commentaires et de votre fidélité. PHB

      • Nathalie Decorde dit :

        En réponse
        Merci pour votre réponse et désolée pour l’erreur que j’ai faite. Il est vrai que je ne comprenais pas grand chose à cette photo qui semblait symboliser les tours car le canal ici droit ne ressemble pas à la Seine ondulante autour de Notre Dame.
        Je vais rectifier mon erreur auprès des amis auxquels j’en ai parlé.
        Cela dit je trouve toujours cette photo bien triste.
        Par ailleurs j’ai lu votre livre sur Appolinaire, merci pour ce beau travail.
        Bien à vous
        ND

  3. iturralde dit :

    Bonjour et merci pour votre article Rebellion , remarquable .
    Je ne suis absolument pas d’accord avec la dame qui trouve la photo pour les Soirées de Paris triste .
    Moi,cette photo me plaît particulièrement,je lui trouve la douceur de l’aube,et ça me fait rêver …
    Comme quoi,en parodiant quelque peu Villon, »rien n’est sur que la chose incertaine  »
    et merci,toujours pour les articles des Soirées .

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