Ni héros ni salauds

L’historien franco israélien Lucien Lazare vient de publier « Ni héros ni salauds- La population a-t-elle protégé les Juifs en France occupée ? ». Une préoccupation qui tient depuis longtemps au cœur de cet historien de quatre-vingt-quinze ans (ancien résistant membre des Éclaireurs israélites de France et du réseau de Résistance « Sixième » de 1942 à 1944, combattant de la Compagnie Marc Haguenau des Maquis de Vabre dans le Tarn). Ce très cher ami de longue date, au demeurant le plus modeste homme du monde, a fait son aliya à Jérusalem depuis Strasbourg, avec sa femme Janine et leurs enfants, en mai 1968 (précisément l’année suivant la déclaration du général de Gaulle condamnant la guerre des six jours et parlant des Juifs «peuple d’élite, sûr de lui-même et dominateur »).

Lucien Lazare est célèbre pour ses ouvrages sur la Résistance juive en France, dans lesquels il a notamment montré que des réseaux comme l’OSE, la CIMADE et autres ont permis de sauver quelque dix-mille enfants juifs. En tant que membre du Comité français des Justes de l’institut Yad Vachem à Jérusalem, il a reçu depuis des décennies des milliers de dossiers de survivants juifs demandant que soit attribué le titre de « Juste parmi les Nations » (la plus haute distinction civile du pays, décernée depuis 1953) à un non-juif (parfois un groupe ou tout un village), ayant risqué sa vie pour les protéger. La demande doit émaner du juif sauvé, preuves à l’appui.
Son « Dictionnaire des Justes de France », publié chez Fayard en 2003, nous présente, par ordre alphabétique, la photo, l’histoire et le lieu de sauvetage de plus de 3000 Justes français, mais bien entendu, ce n’est qu’un nombre approximatif, quasi fantomatique, puisque jamais les Justes ne demandent à être honorés et que leur génération s’éteint peu à peu (4056 Justes français recensés au premier janvier 2018). D’ailleurs tous les dossiers ne sont pas acceptés, mais dans la tête de Lucien trottait depuis longtemps ces centaines de témoignages, recevables ou non par Yad Vachem, que l’Histoire lui semblait négliger. Ce pan de l’Histoire lui semblait en France un contrepoids indispensable à celui de la Shoah.

Rappelons-nous : après la dernière guerre mondiale, sous l’influence du général de Gaulle qui craignait tant la guerre civile, il y eut comme un consensus proclamant que « tous les Français avaient été résistants ». Puis les années passant, le consensus se renversait, et l’unanimité se fit autour d’« une France collabo », où les résistants furent bien peu nombreux. Le documentaire de Marcel Ophüls « Le chagrin et la pitié », diffusé en 1971, devait accréditer cette thèse, et je me souviens encore de la fureur de mon père lors de sa diffusion (voir son livre autobiographique « La grenouille et le scorpion »).
Le livre de Lucien vient à point pour établir que loin d’être « tous résistants » ou « tous collabos », la plupart des Français ne furent « ni héros ni salauds », ce qui devait sauver la vie des trois quarts de la population juive (étrangère ou non), sur les quelque 300 000 juifs de France. Selon les époques, le curseur de l’Histoire se déplace, montrant tantôt qu’un tiers furent victimes de la Shoah, tantôt que soixante-quinze pour cent purent y échapper, une spécificité toute française.
L’ouvrage se situe dans la lignée de certains travaux précédents, dont ceux de Serge Klarsfeld. Dans la préface, ce dernier rappelle avec sa modestie coutumière (!) que dès les années 1980, dans ses écrits il « avait ciselé une conclusion dont [il avait] l’intention qu’elle entrerait dans l’histoire », en soulignant que « les trois quarts des juifs restants doivent essentiellement leur survie à la sympathie sincère de l’ensemble des Français… ».
Plus récemment, en 2013, soit trente ans après, est venu le très remarqué livre de Jacques Sémelin sur la question, interrogeant d’innombrables témoins, pour tenter de comprendre comment tant de gens d’origine juive purent survivre, et mettant l’accent sur « l’auto-sauvetage ».

Quant à Lucien Lazare, il raconte comment il se trouvait le premier juin 2002 à Paris à la première réunion publique initiée par la Fondation pour la Mémoire de la Shoah, présidée par Simone Veil. Préoccupé par cette représentation stéréotypée des Français « tous héros » ou « tous salauds », il a demandé la parole pour évoquer de mémoire les propos de Théophile Hugon, maire de Vébron (Lozère), « pressé par une circulaire de la préfecture le 26 juin 1941 de produire la liste nominative des individus « réputés juifs » résidents de sa commune. » Ce maire a tout simplement ignoré la circulaire, ajoutait-il, et son attitude, imitée par beaucoup, n’a pas encore fait l’objet de recherches de la part des historiens. « Aussitôt Simone Veil a littéralement bondi de son siège et déclaré avec force: « Vous avez raison, il faut écrire cette histoire ! »».
Lucien en était persuadé depuis longtemps, à cause de sa propre expérience de résistant et des milliers de témoignages envoyés à Yad Vashem, mais ne se voyait pas, à son âge, s’établir en France loin de sa famille pour mener les recherches, quand il rencontra un jeune historien nommé Alexandre Doulut. Il avait trouvé l’homme de la situation, et lui demanda d’opérer un test dans le Lot-et-Garonne en s’appuyant sur les archives départementales : « Sa recherche a établi que dans la moitié des communes avaient résidé des juifs, réfugiés pour la plupart. Dans 46% de ces dernières, n’avait été déplorée aucune déportation. »

Il fallait tenter de comprendre pourquoi, et bien sûr élargir les recherches à d’autres régions. Les deux hommes savaient que l’attitude des Français avait radicalement changé à partir de l’été 42, en raison des arrestations massives et des déportations, en zone nord comme en zone sud : « Les échos du sort devenu désespéré des Juifs ont pénétré des couches entières de la population jusque là indifférentes et dépourvues d’information à leur sujet. »
Le livre évoque un grand nombre de circonstances où des juifs furent sauvés par des «officiels» (maire, préfet, policier, gendarme, médecin, etc.) ou par des « anonymes » (boulanger, épicier, ami, passant, voisin, collègue, etc.), mais sans occulter les cas contraires. Puis il détaille le comportement de la population dans un certain nombre de grandes régions (par exemple Paris ayant fourni « vraisemblablement » la moitié des déportés de France).
Ainsi la rafle du 19 juillet 1942 à Nancy est un échec retentissant, grâce au chef du service des étrangers de la police Edouard Vigneron, qui fait prévenir les 385 juifs étrangers recensés, puis organise leur mise à l’abri.
Mais dans la région de Poitiers, également en zone occupée, on suit avec effarement l’obsession gestapiste de déporter jusqu’au dernier juif du département, notamment lors de la rafle du 31 janvier 1944, « à une date où la défaite allemande est plus que probable. »
Par contre en zone sud, soulignent les deux historiens, on ne retrouve pas cette obsession allemande de liquider jusqu’au dernier juif, et on observe au contraire « la permanence d’une certaine autonomie des administrations françaises », y compris lorsque les Allemands envahiront la zone libre en novembre 1942.
Mais on apprend avec effarement l’acharnement des gestapistes français de l’équipe Palmieri en avril-mai 1944 (gestapo de la rue du Paradis à Marseille), acharnement motivé tout simplement par l’argent, et n’est pas sans rappeler le film de Louis Malle « Lacombe Lucien », qui sonne si juste.
Sans la diviser en « héros » ou « salauds », peut-on pour autant « quantifier » l’attitude de la population française durant l’Occupation ? Là n’est pas le problème, conclut Lucien Lazare (ci-contre). Ce qui importe, c’est de ne pas « estropier la vérité historique » en faisant le récit de la Shoah en oubliant les multiples aspects du sauvetage en France. Autrement dit : à quatre-vingt-quinze ans, on ne badine pas avec l’Histoire.

Lise-Bloch Morhange

 

« Ni héros ni salauds- La population a-t-elle protégé les juifs en France occupée ? », Lucien Lazare et Alexandre Doulut, Le Bord de l’Eau.

Print Friendly, PDF & Email
N'hésitez pas à partager
Ce contenu a été publié dans Histoire, Livres. Vous pouvez le mettre en favoris avec ce permalien.

4 réponses à Ni héros ni salauds

  1. Pierre DERENNE dit :

    Bon voilà une bonne chose de faite mais nous sommes en 2019. Lucien Lazzare pourrait maintenant se pencher sur le conflit israélo-palestinien qui quotidiennement, fait des morts, dérive vers un régime d’apartheid, génère une série de guerres au moyen-orient, d’attentats dans le monde entier. Il pourrait alors nous dire, à son avis, qui sont les héros et les salauds d’aujourd’hui.

    • Elizabeth Malvine dit :

      Et voici une illégitime convocation à l’exemplarité dont peu d’états démocratiques – Israël en est un, plutôt exemplaire, isolé et menacé depuis sa naissance, dans cette région dévastée dont, comme jadis, nous détournons le regard en le réorientant, inchangé, infondé car principalement accusateur, comme dans le passé, sur un peuple souffre douleur de l’humanité. Les Palestiniens sont surtout victime de leurs propres dirigeants qu’ils subissent plutôt que choisissent et de l’impossibilité démocratique des pays arabo-musulmans qui se servent de leurs jeunesses explosives pour imposer leur leur mal être et malentendus économiques et religieux. Nous ne pouvons que nous attrister du sort de ces jeunes gens fragiles perdus entre les mains d’une bande de lâches criminels dont les premières victimes sont les leurs avant de menacer cette démocratie voisine entourée d’ennemis déclarés et d’amis incertains proches et lointains. Vous contribuez à entretenir et à alimenter une inexpliquée haine archaïque contre un peuple qui n’a fait à l’humanité aucun mal. Entouré d’ennemis, constamment contraint, depuis sa très jeune existence, à se défendre. Dans ces circonstances, il se comporte de manière plutôt exemplaire ce qui est loin d’être le cas des pays voisins. Entendez ce conseil objectif d’une citoyenne du monde aux amitiés multiculturelles et pacifiquement religieuses.

  2. philippe person dit :

    Bravo Lise,
    Juste un petit point, le film de Louis Malle – coécrit avec Patrick Modiano – ne disait pas seulement que c’était pour l’argent que le jeune garçon, si magnifiquement incarné par Pierre Blaise, devenait collabo. C’était surtout parce qu’on n’avait pas voulu de lui dans la Résistance… Il y avait aussi une dimension de classe…
    Il y a quelques années, un pas avait été aussi franchi – qui nous ramène au beau travail de Louis Lazare – dans un film de Romain Cogitore, « Nos Résistances ». On y voyait un réseau de résistance dirigé par un royaliste dans lequel les jeunes juifs étaient victimes d’antisémitisme ! Le héros, comme Lacombe Lucien, rejoignait la Résistance par hasard et voyait tout ça… et surtout comment l’amateurisme de tout le monde menait au désastre… ce qui rendait le sacrifice de ces jeunes gens encore plus pathétique…
    Simon Epstein, autre historien israélien, a écrit un très beau livre sur le sujet : « Le paradoxe français » sous-titré : les antiracistes dans la Collaboration et les antisémites dans la Résistance… Lui aussi était plus mesuré que nos historiens médiatiques qui finiront par dire que « Hitler était français »

    Romain Cogitore vient de réaliser un nouveau film, « L’autre continent ». Une vraie merveille qui devrait vous plaire, chère Lise, connaissant vos goûts par vos articles…
    En tout cas, encore merci, pour votre bel article…

  3. Nicole Ostrowsky dit :

    Heureuse que le rôle de ces inconnus, ni héros ni salauds, ne soit pas oublié – je leur dois la vie et n’oublierai jamais la ronde des cadeaux à laquelle mon père nous faisait participer après la guerre, en apportant à toutes ces familles des cadeaux au moment de Noël.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *