Amours niçoises au da Bouttau

Cette petite effigie sculptée avait une signification. Elle était là pour signaler aux livreurs supposés illettrés que c’était l’endroit par lequel déposer les marchandises. Elle est toujours visible sur le côté d’un restaurant niçois qui s’appelait Da Bouttau. Cette cantine du vieux Nice existe toujours mais à l’enseigne du Romarin. Elle est située au 2 place Halles aux herbes, au pied de la cathédrale. Fondée en 1860, la maison Alexandre Bouttau était populaire et disposait d’un sous-sol (aujourd’hui scellé) qui faisait office de tripot où paraît-il, un certain Guillaume Apollinaire allait risquer l’argent qu’il n’avait pas.

La grande guerre avait débuté. Au mois d’août 1914, Apollinaire qui n’était pas encore Français avait cherché à s’engager, sans succès. Paris frémissait. Déjà une bombe avait été larguée d’un petit avion taube sur la toiture de Notre-Dame. Désemparé par les événements, l’écrivain prit la décision d’aller rejoindre à Nice son ami Siegler-Pascal. Dans sa volumineuse biographie parue chez Gallimard, Laurence Campa dit qu’il y débarque le 6 septembre et s’installe au 26 rue Cotta, l’actuelle avenue Foch, en attendant une incorporation qui viendra plus tard dans un régiment d’artillerie à Nîmes.

Et Laurence Campa précise que « probablement » le dimanche 27 septembre, Apollinaire se rend chez Da Bouttau afin d’y déjeuner en compagnie de Siegler-Pascal mais aussi du docteur Grinda, de l’avocat Charles-Bernard Attanoux et d’une certaine Sylviane de Mondouhet. Cette soirée constitue un point de basculement majeur dans la destinée du poète. Car les convives déjà cités sont rejoints par une parisienne, infirmière bénévole à l’hôtel Ruhl où l’on soignait les nombreux blessés du conflit. Louise de Coligny-Châtillon menait parallèlement là-bas, une « vie moderne tissée de plaisirs et d’ivresses variées ». C’était bien évidemment la fameuse Lou. Apollinaire en tombe sous le charme. Laurence Campa la décrit comme « une petite personne piquante, volubile et rieuse, à la chevelure acajou, passée au henné, coupés courts, aux yeux effrontés et battus ». Dès le soir venu il la rejoint dans un appartement où il s’allonge auprès d’elle afin d’y partager des pipes d’opium. De cette rencontre fondamentale naîtra une prodigieuse correspondance, moult poèmes et de sensibles calligrammes. La passion sera totale entre ces deux êtres quoique Lou, plus légère sans doute, s’y investira moins que l’autre.

Il n’empêche qu’il y a des lieux où les destinées basculent. Où les adéquations amoureuses démarrent. Pourtant, Apollinaire n’avait sans doute pas d’autre objectif ce jour-là, que d’assouvir son appétit légendaire. Paul Eluard avait écrit un jour: « Il n’y pas de hasard, il n’y a que des rendez-vous. » Ô combien pertinente sa remarque s’ajustait-elle avec la rencontre entre Apollinaire et Lou. Einstein prétendait de son côté que le hasard n’est autre que Dieu qui s’amuse incognito. La thématique des croisements imprévus, ajoutée à la théorie des probabilités, à la chance qui zigzague, à la providence qui se manifeste, peut se méditer à l’infini.

Mentalement, il faut donc aujourd’hui effacer l’enseigne du Romarin et la remplacer par Da Bouttau. Sauf si, beaucoup de patience -et de hasard- aidant, on finit par trouver aux enchères une carte postale du da Bouttau tel que le restaurant se présentait en 1914. L’image retrouvée montre un lieu sans auvent et sans terrasse. Le personnel est rassemblé devant pour la pose, il y a quelques dames en chapeau et l’on devine qu’au centre se trouvait Alexandre Bouttau en compagnie possible de son épouse. Le restaurant a subi un bombardement durant la seconde guerre mondiale, mais le projectile n’a affecté que le plafond. Ce qui fait que l’ambiance actuelle donne une petite idée de ce que devait être l’intérieur. Un menu de 1932, affiché sur un mur, informe qu’au moins 18 ans après le passage d’Apollinaire on pouvait y déguster du poulpe à la niçoise, de la bouillabaisse de congre ou encore de la grive aux olives. L’évocation met l’eau à la bouche.

 

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3 réponses à Amours niçoises au da Bouttau

  1. Marie-Hélène Fauveau dit :

    et « le hasard nous ressemble » ? (une signature célèbre ?)
    merci pour ce billet

  2. Victor Martin-Schmets dit :

    Je vous recommande d’Alex Benvenuto, « La Côte d’Azur d’Apollinaire », [Nice], éditions Serre, 2003.

  3. jean cedro dit :

    Et l’on y boit du vin de Bellet, visiblement. On a presque envie de réserver, il y a le téléphone…

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