« Les éléphants » : pratiques et blessures de l’admiration

Le critique littéraire, l’étudiant, le lecteur bénévole se sent souvent bien petit face aux artistes qu’il découvre, aux maîtres dont il suit l’enseignement, aux monstres littéraires qu’il admire. De cette expérience commune de fascination, parfois écrasante, Michael Larivière tire un petit livre fort sur ce qu’il nomme « les éléphants ». Il emprunte l’image à Pierre Michon (un éléphant lui-même) pour désigner ces grandes figures transférentielles avec lesquelles toute écriture (toute vie ?) se débat.

On ne peut rater l’éléphant, animal puissant et dangereux quand il piétine tout autour de lui. Face à lui, une solution serait alors de devenir soi-même éléphant. Ceux de l’auteur ont pour nom : James Joyce, Théodor Adorno, Yehudi Menuhin, Henry Miller ; nous les croisons, ainsi que quelques grands animaux provenant d’espaces plus rares comme Hildegarde de Bingen. Ce culte pour les noms, cités avec gourmandise dans le livre, envahit la prose de Michael Larivière jusqu’à prendre même la forme de listes énumératives. Rien là que de très compréhensible car il s’agit d’un beau livre d’admiration qui évoque hommes de lettres, philosophes et psychanalystes avec sensibilité, comme dans les pages magnifiques sur Jacques Lacan et son séminaire.

L’éléphant nous rend riche, nous nourrit, mais parfois il choit : « on est toujours pris dans la famille, la filiation, les familiers formateurs, la langue. Certains, à tels ou tels moments, fonctionnent comme des références absolues. Puis on se défait, on se rince (Rimbaud) de cette fascination ». Et l’image de la filiation touche juste car ces éléphants sont aussi les figures familiales, parentales, amicales que le psychanalyste qu’est Michael Larivière, convoque dans sa propre histoire. Cette évocation, notamment celle de la figure maternelle, dans un court chapitre (le XIIe) constitue l’un des passages les plus déroutants du livre par sa crudité et la nudité qu’il expose.

Il est suivi de près par un chapitre magnifique, celui sur les lettres d’amour, les correspondances, dans tous les sens du terme comme il le dit. « Se soustraire aux poids des générations mortes. Il faut une adresse, c’est-à-dire quelqu’un. Quelqu’un qui sache ce dont nous avons besoin quand nous ne savons même comment demander. Ni même que demander est possible, et nécessaire. C’est l’amour, qui toujours, d’une manière ou d’une autre, s’écrit ». Ce besoin d’une altérité éclaire un des choix énonciatifs du livre, écrit en première personne et constamment adressé au « vous », pronom dans lequel le lecteur peut facilement se lover, et parfois plus difficilement quand le « vous » se fait écorché et furieux.

Le livre ainsi adressé tente alors d’arraisonner le désir d’écrire, ses liens au sentiment de culpabilité aussi. Ce besoin de répondre aux autres et à soi-même (de soi-même) se fait in fine invitation, non pas tant à lire qu’à se mettre soi-même dans l’écriture, dans l’arène aux éléphants. La sincérité constante, l’exigence et la force des questions qui nous sont données font le précieux de ce livre, dont la lecture parfois enthousiasmante, parfois désarmante ou violente, ne laisse jamais indifférent.

Tiphaine Pocquet du Haut-Jussé

Michael Larivière, Les éléphants, admiration, fascination, fétichisme, culte, éd. Liber, Québec, 2019

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1 réponse à « Les éléphants » : pratiques et blessures de l’admiration

  1. philippe person dit :

    « L’éléphant est irréfutable » disait Alexandre Vialatte…

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