Un parasite palmé

Je n’avais pas vu les précédents films du cinéaste sud-coréen Bong Joon-ho, mais je savais qu’il avait remporté la palme d’or à Cannes avec « Parasite », que les critiques françaises étaient excellentes, et j’en connaissais le thème : une famille pauvre s’insinue par le mensonge dans les faveurs d’une famille riche. J’avais cru comprendre qu’il y avait là un thème de comédie sociale plutôt réjouissant méritant donc la palme. Je pensais même à l’un de mes films américains préférés, « My man Godfrey », signé Gregory La Cava, où l’exquise Carole Lombard « adopte » en 1936 un SDF découvert dans un terrain vague et le promène comme un trophée parmi la riche société newyorkaise.

Nous voilà on ne sait où en compagnie d’un jeune surexcité brandissant son téléphone portable et hurlant qu’il ne capte plus le wifi de la voisine. Sa famille s’agite autour de lui, le cadre s’élargit et nous découvrons qu’ils vivent entassés dans un sous-sol bas de plafond, mal éclairé par une longue rangée de vitres sales. Enfin, le jeune capte à nouveau le wifi de la voisine, enjeu crucial, et tous se réjouissent bruyamment, la sœur, le père, la mère et le frère. Par les vitres sales, on aperçoit des fils qui pendent, des décombres, et bientôt, un type titubant vient uriner dans la rue à l’angle de l’appartement, soulevant l’indignation générale. Bien qu’on l’abreuve de seaux d’eau, l’ivrogne s’obstine, et le gag se répétera plus tard, pour bien enfoncer le clou. À savoir bien qu’elle soit dans la dèche, la famille a sa fierté.
Mais je ne sais trop pourquoi, je ne parviens pas à compatir. Dès le premier plan, j’’éprouve même comme un rejet, tout en me le reprochant : le langage rauque et rugueux, les manières brusques, les visages sans expression, tout est trop appuyé à mon goût, le parti pris de laideur brutale me rebute. D’ailleurs on ne sait rien sur ces gens.

Mais un rayon de soleil semble luire à l’horizon, lorsqu’un ami de fac du jeune homme lui fait la proposition suivante dans un bruyant café, autour d’une bière : « J‘enseigne l’anglais à une riche fille de famille et je dois m’absenter quelque temps. J’aime cette fille et je veux l’épouser à mon retour, je compte sur toi pour veiller sur elle, j’ai confiance en toi. Je t’ai recommandé auprès de cette riche famille pendant mon absence. »

C’est ainsi que le fatal engrenage va se mettre en place. La proposition est inespérée pour la famille au chômage, et apparemment le fait que le jeune soit « recommandé » est un sésame magique. Curieusement, le cinéaste nous montre un unique plan de la rue menant à l’escalier de la riche demeure, un morceau de rue encadré de hauts murs, personne dehors, nous n’avons aucune idée d’où nous sommes, et nous verrons plusieurs fois ce même plan. Mais nous comprenons bien qu’il s’agit de faire contraste avec le sous-sol miteux, car Bong Joon-ho n’est pas des plus subtils, ni dans sa manière appuyée de filmer, ni dans sa manière fruste de présenter ses personnages, pauvres ou riches.
Tout en haut de cet escalier, on découvre donc la riche famille dans sa superbe maison La jeune maîtresse de maison accueille gracieusement le jeune homme puisqu’il est «recommandé», et se garde de lui demander ses diplômes, d’ailleurs inexistants. Elle est mince et souriante, habillée chic et simple, le visage lisse, semblant perdue dans tout cet espace, s’en remettant visiblement à la gouvernante, héritée, comme elle l’explique, du propriétaire précédent, un architecte ayant habité son œuvre jusqu’à sa mort.

Elle m’a semblé tout d’abord être le seul personnage un peu complexe du film, même si cette impression ne résistera pas aux péripéties, car le cinéaste montre fort peu d’empathie vis-à-vis de ses protagonistes, nous empêchant ainsi de nous y intéresser ou de nous y attacher. Après la famille démunie, voici la jeune maîtresse de maison fragile dépassée par ses tâches et par son petit garçon ingouvernable, et bien entendu la jeune fille de la maison ne va pas tarder à tomber sous le charme de son parasite de professeur. Ce sera même le grand amour !
En fait, la seule chose qui semble trouver grâce aux yeux du cinéaste est la maison elle-même, qui possède plus de présence que tous les acteurs réunis. La caméra balaie complaisamment les espaces ultra modernes, le grand salon épuré, le jardin enclos d’arbustes soigneusement taillés, l’escalier montant vers les chambres, la cuisine immense. L’intrigue va se mettre en place lorsque le fils de famille pauvre va faire ensuite engager sa sœur (sans dévoiler son identité) en la «recommandant» comme gouvernante du petit insupportable, puis la fille va faire engager son père par le même subterfuge en le «recommandant» comme chauffeur, et celui-ci faire engager sa femme de la même façon en la «recommandant» (est-ce le maître mot de la société sud-coréenne ?) comme gouvernante de la maison. Un exemple de la subtilité du cinéaste : pour faire renvoyer le jeune chauffeur qui la ramène un soir chez elle et engager son père à la place, la fille de famille pauvre va enlever subrepticement sa culotte et la glisser à l’arrière de la voiture. Ce qui scandalisera le père de famille riche, qui restera aussi schématique et opaque que les autres personnages.

Les péripéties vont ensuite s’enchaîner, avec lutte des classes et affrontement entre la famille pauvre en place dans la maison des riches. On devrait se réjouir, s’amuser, ou se révolter, mais pour ma part tout ceci m’a semblé beaucoup trop caricatural. Un exemple : lorsque les riches partent un jour en pique-nique, les pauvres en profitent naturellement pour prendre leurs aises et se baffrer dans le salon. On connaît la chanson, telles « Les bonnes » de Genet transposées par Chabrol dans « Cérémonie » en 1995. Naturellement les riches rentrent plus tôt que prévu, d’où panique et catastrophe. Les pauvres n’ont que le temps de se cacher sous la table du salon, et devront subir pendant la nuit l’humiliation des ébats amoureux des maîtres allongés sur le divan. Il faudrait un Buñuel pour réussir une telle scène, alors qu’ici elle est simplement malsaine et sordide. Tout comme le fréquent rappel par les riches de « l’odeur des pauvres »…
Mais une nouvelle intrigue s’est glissée dans la première, qui devrait donner un tour hitchcockien aux événements, sauf qu’elle va déboucher sur du grand guignol sanguinolent, bien dans la manière du cinéaste, qui en rajoute tellement qu’on en est écœuré.
Cette palme cannoise me demeure donc inexplicable, même sachant que Bong Joon-ho appartient à la « nouvelle vague » (sic !} sud-coréenne formée au pays. J’ai tout simplement détesté ce film du premier au dernier plan.

Lise Bloch-Morhange

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7 réponses à Un parasite palmé

  1. Yves Brocard dit :

    Comme vous, je n’ai pas trouvé que ce film méritait une palme d’or mais j’ai passé un bon moment, souvent étonné, à le regarder. Juger un film asiatique, qui plus est coréen, à travers un regard européen, qui plus est français, conduit forcément à des incompréhensions. Les asiatiques n’ont pas pour habitude d’exprimer leurs sentiments sur leur visage. C’est comme cela. La farce est parfois assez grossière (la scène où ils sont sous la table du salon que vous avez évoquée par exemple) mais il ne faut pas demander aux réalisateurs asiatiques de faire du Chabrol ou du Buñuel, pas plus qu’il ne faille le demander aux réalisateurs turcs ou argentins. Tant mieux que Bong Joon-ho fasse du Bong Joon-ho. Et puis c’est une fable avec forcément des images forcées et des situations improbables. Avez-vous déjà vu un corbeau avec un camembert dans le bec ? Et un renard qui parle ?
    Par contre je n’ai pas trouvé que ce film était représentatif d’une lutte de classes, comme je l’ai lu ici ou là, mais de deux classes qui profitent, chacune avec ses moyens et comme elle le peut, de l’autre.
    Bien à vous et merci pour vos chroniques, qui permettent d’échanger des points de vue.

  2. Merci à Yves de son commentaire,
    mais je ne suis pas sûre que l’on puisse régler la question en pensant ces Asiatiques sont impénétrables, inutile d’essayer de les comprendre avec nos yeux d’Européens.
    Tout d’abord, comme tout cinéphile, je me suis nourrie de cinéma asiatique pendant des décennies, de Mizogushi à Ozu, Kurosawa ou Satyayit Ray en passant par Kitano ou plus récemment Wong Kar-wai avec « Ivre de femmes et de peinture » en 2000 ou « In the mood for love » de Im Kwon-taek en 2002, prix de la mise en scène à Cannes.
    Un bon film ou un grand film a précisément, me semble-t-il, quelque chose d’universel si bien qu’on peut l’ apprécier quelles que soit notre culture et nos origines. Mais la manière de filmer de Bong Joon-ho m’a heurtée par sa brutalité et sa laideur constantes, et ses personnages caricaturaux dépourvus de tout humour. L’humour doit bien exister même en Corée du sud…

  3. ISABELLE FAUVEL dit :

    Chère Lise,
    Toute cinéphile que vous soyez, il semblerait que vous vous mélangiez un brin les pinceaux. « In the mood for love » (2000) , avec sa suite « 2046 » (2004), est un film de Wong Kar-Wai et « Ivre de femmes et de peinture », Prix de la mise en scène à Cannes en 2002, un film de Im Kwon-taek. 🙂
    Pour ma part, j’ai beaucoup aimé « Parasite » et trouve que son prix est amplement mérité.
    Bien amicalement,
    Isabelle

  4. Chère Isabelle,

    certes je me suis un peu mélangée les pinceaux coréens et hongkongais, mais je constate surtout à quel point être critique envers une oeuvre semble être mal toléré de nos jours, surtout s’il y a palme… Pourquoi donc?
    Chaleureusement,
    Lise

  5. Nicole Ostrowsky dit :

    Très bon résumé du film, et pourtant je ne l’ai pas détesté comme Lise, mais il m’a étonnée voire perturbée, et j’y repense souvent. Est-ce la marque d’un bon film?

  6. DidierD dit :

    Bravo pour le titre amusant Le parasite palmé
    qui donne envie de lire la critique et d’eviter
    ce film lourdingue.

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