Silence, moteur, on opère

Normalement l’exposition Gaumont qui vient de prendre place dans l’enceinte de l’hôpital Lariboisière à Paris est destinée à apporter, via de très nombreuses affiches, un peu de réconfort aux patients. Mais on peut aussi imaginer que cette ambiance cinématographique en vienne à déteindre sur le personnel. Et que le chirurgien introduisant une caméra par voie rectale afin de procéder à une coloscopie ne soit tenté de commencer son acte par un sonore « moteur« , tandis que son assistant lui répliquerait « ça tourne« . On pouvait craindre une exposition gadget, il n’en est rien. Elle valorise au contraire ce bel hôpital construit comme un palais au 19e siècle grâce à la générosité de la comtesse Élisa de Lariboisière.

Nul doute que le patient y trouvera à gagner en assurance avant de confier son corps à toutes les extravagances possibles du bistouri. La plupart des affiches présentées le long des couloirs et sur les murs des façades extérieures sont humoristiques. N’y figure pas par exemple celle de « L’armée des ombres », le film de loin le plus cafardeux de l’histoire du cinéma et qui ne compte pas, au demeurant, au répertoire de la Gaumont. Le choix s’est au contraire porté sur des titres comme « Courage fuyons », « Nous irons tous au paradis » ou des productions plus marginales mais ô combien intéressantes comme « Le plein de super » (Alain Cavalier 1976) ou encore l’étrange « Un papillon sur l’épaule » (Jacques Deray 1978), lequel décrivait un homme perdu (Ventura) dans un univers hospitalier singulièrement étrange.

L’hôpital Lariboisière n’est pas un lieu anxiogène comme par exemple l’Institut Gustave Roussy qui même de loin donne envie de mourir avant de s’y rendre. Il dispose d’un bel espace paysager en son centre. Et pour l’instant, croisons les doigts, il reste un hôpital à part entière contrairement à l’Hôtel Dieu lequel, on l’a appris récemment, cèdera un tiers de sa surface au promoteur immobilier Novaxia pour 144 millions d’euros via un bail de 80 ans. Soit deux pleins hectares dévolus aux loisirs auxquels on a adjoint dans le projet et pour faire « tendance » un incubateur de biotechnologies et d’intelligence artificielle, une maison des associations de patients, un « pôle habitat solidaire » comprenant une résidence sociale étudiante, une maison du handicap et une crèche associative. Il y a des gens pour concevoir tout cela et peut-être même qu’en passant ils obtiendront une Légion d’honneur.

L’hôpital Lariboisière a heureusement échappé aux mains funestes de ces manants pressés de brader un patrimoine de toute évidence essentiel. Par ailleurs, au sortir de cette exposition réussie correspondant aux 120 ans de la Gaumont, le regard du visiteur s’attardera peut-être sur l’entrée des urgences devant laquelle le personnel clame sa détresse sur des draps accrochés aux grilles. Le gouvernement leur a jeté quelques pistaches et cacahuètes pour les calmer mais de toute évidence le personnel urgentiste, si dévoué, n’a pas été dupe. La ministre de la santé leur a en effet octroyé quelque 70 millions d’euros quand par ailleurs le service national universel aux motifs fumeux coûtera près de 1,5 milliard.

Il nous reste donc à rigoler car on ne peut passer son temps à pleurer. Au sein du polygone de l’hôpital, il y a ainsi sur une affiche, le visage plié de rire de Lino Ventura dans une scène des « Barbouzes ». Le monde se déglingue, la politique s’égare, mais le cinéma, lui, nous distrait encore. Le 30 juin était même donnée à l’hôpital Lariboisière, une projection du « Dîner de cons ». Cette exposition est décidément bien riche en clins d’œil à niveaux de lecture multiples. Il n’y a qu’à se servir. L’arrivée sur le billard n’en sera que plus détendue.

PHB

« Gaumont, faire rire à l’hôpital Lariboisière », jusqu’au 18 octobre

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1 réponse à Silence, moteur, on opère

  1. philippe person dit :

    Cher Philippe,
    Gaumont, c’est aussi Fantomas (celui de Feuillade comme celui d’André Hunnebelle !) et les Vampires (avec Musidora)…
    Dans Les Vampires (je crois, mais c’est peut-être dans Fantomas), il y a une scène où le(s) méchant(s) masqué(s) fait (font) tirer au canon sur les profiteurs de guerre qui s’amusent pendant que les autres sont dans les tranchées. L’intertitre justifie l’homicide…
    J’ai l’impression que votre article au vitriol jaune et qui m’a appris plein de choses que j’avais zappées pourrait justifier un coup de canon symbolique !

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