Dans les marges du Tour

Chose inédite cette année depuis plus de 100 ans, chaque maillot jaune vainqueur d’une des vingt et une étapes du Tour de France, passera à proximité ou à travers les nombreux ronds-points médiatisés par les gilets jaunes. Les objectifs poursuivis dans les deux cas sont bien loin d’être les mêmes mais la coïncidence chromatique entre le gilet et le maillot interpelle. Il serait tentant de disserter à ce propos mais le sujet est beaucoup trop glissant, à l’instar d’un Paris-Roubaix, pour s’y risquer.

Malgré tout, malgré cette époque qui se détraque en se mélangeant constamment les pignons, le Tour continue sa trajectoire en boucle, indifférent à ce monde qui s’exaspère de sa fin prochaine. Des grands événements mondiaux, cette compétition en est toujours revenue. Et ce qui était bien, après l’une des deux grandes guerres par exemple,  c’est que les journaux avaient souvent trouvé malin de faire monter des écrivains à l’arrière des motos du Tour pour livrer des commentaires bien plus littéraires que techniquement sportifs. Jacques Perret était de ceux-là.

Parfois il croisait un confrère. À Millau en 1954, le fameux auteur du Caporal épinglé indique sur son carnet de bord que sa rubrique fonctionne en effet  telle « une course de relais« . Fiévreux il raconte que « haletant et poussiéreux« , Antoine Blondin lui « tend son crayon pointu, tiède encore des dernières métaphores« . On est bien loin de la prose des authentiques journalistes sportifs qui écrivent en regardant tout à la fois leur feuille de papier et le chronomètre. Jacques Perret savait rester à sa place d’observateur fantaisiste et affirmait d’ailleurs que devant un « auditoire bien disposé« , il pouvait quand même « parler cinq minutes sur la question du braquet sans confondre cette pièce mécanique avec une race de chien d’arrêt« . Voilà qui est plein de saveur.

L’avantage de coller des écrivains dans la roue des coureurs est qu’ils donnaient aux lecteurs de leurs journaux respectifs un aperçu amusant des à-côtés du Tour sans mépriser pour autant la performance sportive. Leur plume savait évoquer pêle-mêle l’étape, les masseurs, l’embrocation ou encore les selles fumantes de l’étape dont les effluves  se mélangeaient au parfum des apéritifs. Au registre des anecdotes plaisantes, Jacques Perret n’avait pas manqué de remarquer, dans la vallée de l’Alpe-d’Huez, un facteur rural qui, en 1952, avait maintenu sa tournée en sens inverse de la course. Les gendarmes multipliaient les coups de sifflet et injonctions variées pour l’amener à renoncer à son défi. Mais, « képi officiel sur la tête » et muni de sa sacoche réglementaire il continuait son trajet mordicus « pour l’honneur des PTT« , car « nulle autorité en ce bas monde ne pouvait prétendre » lui faire manquer à son devoir sur son vélo à pignon fixe. Dans le même ordre d’idées, en 1932, il y avait eu ce particulier qui s’était inséré dans le peloton avec son vieux clou de campagne et en caleçon militaire. De rage, en poussant sur ses mollets blêmes, il avait pris un instant la tête avant de finir cul par dessus tête dans les vignes tout en maudissant le ciel. Ce qui avait fait dire à notre écrivain en bouclage de chronique qu’il « était bon que cette histoire de fou se terminât par une exclamation hermétique« . On relèvera enfin l’attitude étonnante de ce pêcheur à la ligne lequel, tellement concentré sur son bouchon flotteur, qu’il n’avait pas une seconde détourné la tête pour voir passer l’immense et bruyante caravane qui lui passait dans le dos.

Écrire des chroniques originales au jour le jour n’est pas évident. Au point qu’un jour Perret avoue qu’il ne peut plus « remettre la main sur le style fluide et majestueux » qui est sa « spécialité » et qu’il compte « un peu sur la bière de Namur pour arranger ça« . Détail qui nous permet d’enchaîner sur le fait que le Tour 2019 se fera le 6 juillet au départ de Bruxelles afin de rendre hommage au cinquantenaire de la première victoire d’Eddy Merckx. Mais la randonnée de plus de 3000 kilomètres se terminera comme de juste à Paris, la ville qui est devenue depuis quelque temps la capitale du vélo avant celle des piétons. Et en attendant bien sûr un hypothétique tour à trottinette, mais là c’est moins sûr.

PHB

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1 réponse à Dans les marges du Tour

  1. Merci pour cette poésie rafraîchissante !

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