Elle était belle et ne se taisait pas

L’actrice Delphine Seyrig, disparue en 1990 à l’âge de 58 ans, a laissé dans les mémoires le souvenir d’une voix unique, éthérée, aux inflexions troublantes. Cette voix allait de pair avec une incontestable présence. Antoine Doinel, dans une scène savoureuse de « Baisers volés » de Truffaut, la décrit comme une « apparition ».
Le succès du film « L’année dernière à Marienbad » d’Alain Resnais (1961) lui doit beaucoup. Ce film la propulsa au rang de star. L’actrice tourna avec les plus grands, en particulier Joseph Losey (« Accident », 1967), Jacques Demy (« Peau d’âne », 1970), Buñuel ( « Le Charme discret de la bourgeoisie », 1972) ou Marguerite Duras (« India Song », 1975). Cette notoriété hors du commun serait suffisante pour qu’une institution publique lui consacre une exposition.

Ce n’est cependant pas cette raison qui a conduit le musée d’art moderne de Villeneuve d’Ascq, (LaM) à proposer, pendant trois mois, un portrait de Delphine Seyrig, avec abondance de films, vidéos, photos, lettres, témoignages divers. Sous le titre « Muses insoumises » le LaM veut mettre l’accent sur le rôle fondamental joué par l’actrice dans la lutte pour une place digne et égalitaire de la femme dans la société. Bien avant « Me too », Delphine Seyrig mit son énergie et son talent au service de ses convictions. Elle le fit en compagnie de personnalités aussi importantes que Marguerite Duras, Chantal Akerman, Agnès Varda et bien sûr Simone de Beauvoir, Ce combat féministe est aujourd’hui naturel et légitime ; ce n’était pas le cas il y a cinquante ans. Certaines émissions de télévision de l’époque, les réactions, les étonnements ou les sarcasmes masculins en disent long sur le chemin parcouru.

Droit à l’IVG (interruption volontaire de grossesse) et à la liberté sexuelle sont quelques-uns des combats menés par Delphine Seyrig et ses proches dans les années 1970. En 1974 l’actrice rencontre Carole Roussopoulos, figure suisse de la cause LGBT et pionnière de la vidéo grâce à l’apparition sur le marché de la caméra “portapak“, ancêtre du caméscope. Cette nouvelle liberté va redéfinir les règles du jeu. Dans leur collectif « Les Insoumuses », les réalisatrices documentaristes vont donner une image de la réalité féminine différente de celle des médias officiels. La caméra est là pour montrer et surtout pour dénoncer. En 1976, Delphine Seyrig réalise un reportage sous forme d’interviews au titre provocateur «Sois belle et tais toi». Vingt trois actrices françaises, anglaises ou américaines, parlent de leur relation avec les réalisateurs et les équipes techniques, à l’époque exclusivement composées d’hommes. On y retrouve entre autres Jane Fonda et Maria Schneider, dont le témoignage est particulièrement émouvant.

1975. Tournage de “Sois belle et tais toi“
©Archives Seyrig

Le combat de Delphine Seyrig va s’élargir à d’autres causes et, toujours avec les Insoumuses, elle dénonce les violences coloniales, les emprisonnements abusifs, la torture. Elle s’intéresse à la figure mythique de Calamity Jane et fait le voyage dans le Montana, sur les traces de la fille présumée de Calamity, mais le projet n’aboutira pas.
Il y a chez Delphine Seyrig de la rage, et son idéalisme ne faiblira jamais. Soucieuse de transmettre, elle participa à la création du Centre audiovisuel Simone de Beauvoir. L’exposition du musée d’art moderne de Villeneuve-d’Ascq, qui sera ensuite présentée au Museo Reina Sofia de Madrid, doit beaucoup aux archives de ce centre dont quotidiennement, l’actualité nous fait mesurer l’importance.

Gérard Goutierre

Musée d’art moderne de Villeneuve-d’Ascq ( Nord)
jusqu’au 22 septembre

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1 réponse à Elle était belle et ne se taisait pas

  1. philippe person dit :

    Ne pas oublier qu’elle était dans « Le journal d’un suicidé » de Stanislav Stanojevic..
    Ce beau film méconnu aura été celui de la rencontre entre Delphine et Sami… Un couple mythique qui vaut largement « Marilyn et John » ou « Jane et Serge »…
    Sami qui, cette année, a repris à l’Atelier « Premier amour » de Beckett… Sami aussi lumineux et rayonnant que Delphine…
    Delphine, éternelle Anne-Marie Stetter dont Michael Lonsdale crie le nom dans les rues de Calcutta désert, avec l’envoûtante musique de Carlo D’Alessio. Dire que cet imbécile de Desproges a écrit que « Marguerite n’a pas écrit que des conneries, elle en a aussi filmées », alors que la dame au col roulé a transformé Delphine en mythe absolu dans ce film merveilleux qu’est « India Song »…

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