Mort pour de faux

La correspondance entre Paul Léautaud et André Billy, publiée en 1968, contient une amusante anecdote. Les deux sont écrivains. Le premier est né en 1872, le second en 1882. Ils ont chacun connu Guillaume Apollinaire mais, pour une fois, là n’est pas le propos. Dans une lettre du 1er juin 1941, Paul Léautaud informe son « cher Billy » que le 27 mai alors qu’il se trouvait à la rédaction du Mercure, un certain Gaëtan Sanvoisin est venu lui apporter la nouvelle de sa propre mort. Elle a été diffusée en zone libre, via notamment les antennes de Radio Paris (ci-contre). Plusieurs articles nécrologiques sont alors parus sur cette pseudo disparition, dont un signé d’André Billy qui se trouvait alors à Lyon, à la rédaction déplacée du Figaro.

Le journaliste Gaëtan Sanvoisin  ne sait pas d’où le bobard est parti. Toujours est-il qu’il y a eu des rectifications publiées, que Léautaud affirme n’avoir trouvé « qu’amusement » dans toute cette affaire et qu’il adresse enfin à André Billy ainsi qu’à son épouse, ses « amitiés toujours vivantes« . André Rouveyre, autre ami des deux compères et d’Apollinaire, s’était de son côté montré « effondré » par cette triste nouvelle aux dires de Léautaud.

Contrit comme tout bon journaliste d’avoir relaté une fausse information, André Billy a cherché à savoir d’où était parti le coup. L’origine en était pour le moins exotique. Puisque sur une carte interzone daté du 13 juin 1941, il écrit à Léautaud que c’est l’Écho d’Oran (en Algérie) qui selon lui, a imprimé le fallacieux faire-part, relayé dans la foulée par le journal La Montagne. Billy était doublement triste par ailleurs car, au même moment, il avait imprudemment laissé la garde de son chien Caboche au vétérinaire de Fontainebleau alors qu’il partait pour Lyon en zone libre. Et que la femme du vétérinaire, pensant bien faire, avait pris l’initiative de supprimer les 500 chiens à sa garde, au motif bizarre de l’arrivée des Allemands.

Cette correspondance entre les deux hommes de lettres a été préfacée par Marie Dormoy. Après avoir été amoureuse de l’architecte Auguste Perret, elle s’était ensuite mise en relation avec Léautaud. Sa préface est intéressante dans la mesure où elle révèle un certain déséquilibre épistolaire. Léautaud a expédié 108 fois des missives à Billy qui de son côté n’a pris la plume qu’une trentaine de fois à l’adresse du premier. Il est vrai que chaque lettre du susceptible Léautaud contient de très nombreuses questions et aussi certains reproches: il est bien possible que Billy avait sans doute moins de temps pour échanger que le premier.

Figure de l’ombre dans l’univers de la littérature française, Marie Dormoy était semble-t-il une femme étonnante à l’écriture ferme sinon sûre. Il a été raconté que dès l’âge de 15 ans elle a eu subir des attouchements de la part d’un ami de ses parents qui l’a initiée -en plus du piano- à la pratique de l’ondinisme, c’est à dire celle mêlant l’érotisme au fait d’uriner.

Pour finir, il est singulièrement dommage que Léautaud ait manifesté sa sympathie pour l’Allemagne (en même temps que pour l’Angleterre) durant la seconde guerre mondiale, lui qui avait pourtant la guerre en horreur. Il tentera de rectifier cette position en 1947: « J’ai dit, au scandale de toute la table, que si l’Allemagne avait gagné la guerre, nous aurions aujourd’hui la paix et l’ordre, bien que je pense un peu, au fond de moi-même, qu’il vaut peut-être mieux que nous n’ayons pas eu à subir l’ordre allemand. Nous avons en tout cas bien besoin d’un « ordre » français« .

Il est toujours un peu pénible, dans le domaine des arts et de la littérature, d’avoir de prime abord une sympathie enclenchée par un personnage intéressant et la voir par la suite gâchée par certaines prises de position durant le deuxième grand conflit mondial. Maintes personnalités se sont ainsi fourvoyées. Cependant, il faudrait avoir été soi-même mis à l’épreuve de l’occupation pour en juger avec une certaine légitimité. Ce qui n’est ici pas le cas. Gardons en tête qu’il n’est pas mort en 1941 comme avait cru bon l’annoncer L’Écho d’Oran mais le 22 février 1956 du côté de chez Chateaubriand. Et cette fois pour de bon, il n’y pas eu de démenti.

PHB

(1) à propos de Marie Dormoy et Michel-Ange

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1 réponse à Mort pour de faux

  1. jacques ibanès dit :

    Hemingway avait eu également le (dé)plaisir de lire des articles nécrologiques le concernant, à la suite d’un accident d’avion en Afrique. Cela lui permit de réviser
    la liste de ses « amis »…

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