Une BD au fin goût de polonium

Le propos est sans doute apocryphe. Lorsque Marie Curie s’engueule avec le directeur de l’institut où elle fait ses recherches, en réclamant des fonds pour les effectuer au sein d’une « putain d’usine », il n’est pas certain qu’elle se soit exprimée exactement dans ces termes. C’est l’inconvénient des biographies quelque peu romancées. Et depuis son caveau du Panthéon, protégé au plomb à cause des radiations, elle n’a plus le loisir de corriger l’histoire. Il n’en reste pas moins que cette BD d’Alice Milani qui vient de paraître en librairie, après avoir été traduite de l’italien, est fort plaisante à parcourir. Elle est renseignée aux meilleures sources, dont des notes autobiographiques de Marie Curie.

L’ouvrage n’est pas exhaustif ce qui le rend très digeste à quelques radiations près. Il se penche à la fois sur l’enfance, la jeunesse, les débuts scientifiques avec l’amour en parallèle, de la première femme à avoir été deux fois couronnée du prix Nobel dans des disciplines différentes. Le prix suédois n’était pas alors dévalué comme aujourd’hui.

Pour qui a appris et retenu l’histoire de Marie Curie et de son mari Pierre, il n’y a guère à apprendre, sinon à réviser. Mais il se trouve que cette BD est bien racontée et joliment colorée. Il y a bien quelques pages un peu techniques, cependant que leur hermétisme relatif, les rend poétiques. Son auteur née en 1986 est avant tout une artiste mais Alice Milani, s’est fait aider par ses parents qui eux sont de vrais scientifiques, afin de mieux comprendre les aspects fondamentaux de la physique nucléaire. Il est drôle par ailleurs, qu’à la toute fin du livre elle tienne à remercier de tout « son cœur » Alessandro Spada, le « meilleur » agent possible, avant de préciser, « malgré ses honoraires exorbitants ».

En fait, le travail d’Alice Milani s’avère agréablement subtil et dans son cheminement et dans son traité. Elle a su rendre compte de l’enfance polonaise de Marie Curie, laquelle malgré de brillantes études, a dû accepter un poste de gouvernante avant, enfin, de se rendre à Paris. C’est là-bas vers la fin du 19e siècle, qu’elle rencontre Pierre, son futur mari, lequel la presse de rester dans la capitale française. Il insiste pour qu’elle habite avec lui dans son logis de la rue Mouffetard et la réponse de la prometteuse scientifique est: « Ne hâtons pas les choses  Pierre, en attendant nous pouvons partager le laboratoire ». Il n’empêche que cette prudence s’effacera petit à petit pour donner naissance à un couple. Dont l’union se désintégrera un jour de 1906 rue Dauphine car il se fera mortellement blesser par un fiacre.

Inconsolable, elle fera néanmoins route et par la suite avec un homme marié, ce qui donnera un beau scandale, exacerbé par les gazettes de l’époque. On recommandera même à Marie Curie de ne pas venir chercher à Stockholm son deuxième prix Nobel, mais c’était mal connaître cette dame qui a beaucoup contribué par son succès, à faire évoluer le regard de la société sur les femmes.

La découvreuse du polonium, dont l’usage a peut-être contribué plus tard à empoisonner certaines personnalités comme Yasser Arafat (1), a été la première victime de ses propres recherches. Sur la fin de l’ouvrage c’est sa fille Irène qui prend la parole pour évoquer « l’étrange anémie de Maman ». Et c’est elle qui conclut d’ailleurs en disant « vous me manquez tant ». Au point que ce remarquable album aurait aussi pu être titré « Sciences et châtiments ».

PHB

(1) À propos de l’empoisonnement au polonium on peut lire cet article de France Info (2012)

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