La géographie singulière de Toulouse-Lautrec

La prochaine exposition consacrée début octobre à Toulouse-Lautrec au Grand Palais a naturellement donné quelques idées opportunes aux éditeurs de beaux livres. Sous un titre un peu convenu « Dans les pas de Toulouse-Lautrec » mais limpide, celui-là nous invite à suivre le peintre dans ses lieux parisiens de prédilection. L’auteur nous entraîne pour l’essentiel dans les endroits de la capitale où l’on se rendait pour se distraire à la fin du 19e siècle, comme le cirque Médrano, les Halles, l’Irish American bar, le Moulin Rouge ou encore et surtout, les maisons closes. Ce sont même ces dernières que l’artiste fréquentait davantage, non pas seulement par esprit de débauche, mais aussi parce qu’elles constituaient une matière précieuse pour son travail. Sans compter le fait que son infirmité y était probablement moins moquée.

Car Henri de Toulouse-Lautrec (1864-1901) est touché dès sa jeunesse par une maladie génétique qui affecte le bon développement du squelette. La faute en était semble-t-il à une tradition qui favorisait le mariage entre cousins afin d’entretenir une lignée. Le petit homme trouvera ainsi dans l’amusement effréné, une façon de retourner son handicap, qu’il complétera ô combien par une production artistique dont la nature sociale le distinguera nettement de la masse de ses confrères impressionnistes.

Dans son chapitre dévolu aux maisons de plaisir, l’auteur Alain Vircondelet, écrit d’ailleurs qu’il y trouvait « à la fois de l’affection et des matériaux pour sa peinture ». Et de souligner que son handicap physique et « sa nature bouffonne » faisaient « la joie des pensionnaires » . Elles appréciaient le « caractère décomplexé », d’un personnage n’hésitant pas à exhiber des attributs inversement proportionnels à sa petite taille.

Alain Vircondelet nous explique  qu’à l’époque il y avait des bordels de toutes les catégories, des plus luxueux aux plus sordides, pour les hétérosexuels et les homosexuels qu’ils soient de genre masculin ou féminin. Et que c’est sur la maison située au 6 rue des Moulins dans le premier arrondissement que Toulouse-Lautrec avait jeté son dévolu au point d’en faire à un certain moment, sa résidence principale. De ces fréquentations licencieuses, Toulouse-Lautrec en a tiré des toiles qui ont fait date. Elles sont notablement marquées par le respect de ses sujets. « Une femme à sa toilette » ou encore « L’inspection médicale », se distinguent clairement par leur approche délicate. L’une des plus emblématiques est sans conteste « Au salon de la rue des moulins », laquelle montre une réunion de pensionnaires attendant au salon le choix des clients de passage. Alain Vircondelet estime que le travail réalisé à cet endroit précis exprime la volonté d’un « témoignage naturaliste », à l’égard des « filles publiques » que le peintre aime à fréquenter.

En s’attachant aux adresses de Toulouse-Lautrec, l’universitaire et docteur en histoire de l’art qu’est l’auteur,  s’avère un guide passionnant. Sa plume circule parmi de nombreuses illustrations de l’artiste, mais pas seulement, puisque figure aussi avec une pertinence bien choisie, la version du Moulin de la Galette vue par Picasso en 1900, en hommage au peintre qu’il admirait.

L’auteur trahit et on lui pardonne volontiers, une claire sympathie pour Toulouse-Lautrec, par exemple lorsqu’il loue entre autres choses, « son esprit brillant et plein de fantaisie, sa conversation très spirituelle en société, ses bons mots et ses excentricités ». Qualités qui « ne déplurent jamais qu’aux pisse-froid et aux moralistes » qu’il fuyait. À son propos, l’écrivain Pierre Mac Orlan qui s’y connaissait, évoquait joliment de son côté « les boniments des filles éternellement en quête de la consommation entremetteuse, la silhouette funambulesque de Valentin, les macfarlanes (manteau sans manches ndlr) des habitués, la tunique du garde municipal et au-dessus de tout, l’ange équivoque de la joie de vivre entre minuit et trois heures du matin ».

Malade congénital, victime d’une constitution qui l’avait condamné à l’avance, Toulouse-Lautrec s’était empressé de vivre avec ardeur avant d’expirer auprès de ses parents le 9 septembre 1901. Il aurait dit, avant que la vie ne le quitte, qu’il était « bougrement dur » de mourir. On le comprend mieux à la lecture de ce précieux carnet d’adresses. Lequel nous donnerait presque l’envie, d’accélérer un peu, le tempo de nos vies personnelles.

 

PHB

« Dans les pas de Toulouse-Lautrec, nuits de la Belle Époque », Éditions du Signe (Septembre 2019), 25 euros.

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1 réponse à La géographie singulière de Toulouse-Lautrec

  1. jacques ibanès dit :

    Le peintre était en outre un maître ès cocktails… Il les confectionnait lui-même et parvint à enivrer 200 personnes lors d’une soirée mémorable!

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