Mondrian en route vers l’abstraction

Pas spécialement réputé pour son humour, Mondrian s’est néanmoins fendu d’un clin d’œil, un beau jour de 1914. Dans sa célèbre « Composition dans l’ovale avec plans de couleur », il inclut la mention « Kub » qui était à la fois une allusion à une marque de bouillon et à la période cubiste. Soustraction faite de ce marquage singulier, on peut affirmer que le peintre hollandais né à Amersfoort en1872 et disparu à New York en 1944, s’approchait alors à grands pas de ce qui allait devenir sa marque de fabrique: ses fameux quadrillages assortis de couleurs primaires. Le musée Marmottan s’est quant à lui intéressé à ses débuts et donc au cheminement buissonnier qui l’a amené à se distinguer si fortement de ses pairs.

Lorsque l’on aborde ainsi le Mondrian « figuratif », c’est à se demander si l’on a affaire au même homme, à ce puriste de l’abstraction qu’il allait devenir, à ce « cérébral sensible » tel que l’avait décrit Apollinaire. Visiblement l’homme se cherchait, en empruntant d’abord au style des autres. Il a par exemple exécuté une vache au pré qu’aurait pu signer Boudin, l’un des précurseurs de l’impressionnisme. Cette petite toile qui dénote, est à tout le moins anecdotique dans la scénographie du moment. Portraits, autoportraits, moulins à vent, Mondrian s’attachait à représenter une réalité tangible que seule dénaturait sa volonté originale de fausser les couleurs. Même à ses débuts, il cherchait à se démarquer. Il explorait des voies fréquentées pour mieux chercher la sienne.

Sa rencontre avec le cubisme vers 1911-1912 sera déterminante. Mais là encore, bien qu’il soit confronté à ce que l’art moderne avait de plus avancé, il sait ou devine qu’il va lui falloir dépasser cette nouvelle étape et franchir l’ultime seuil qui le mènera à l’art abstrait. Là se trouvent sa volonté et incontestablement son génie. Il ne sera pas tout à fait le seul si on se réfère par exemple à son compatriote Theo Van Doesburg qui réalise en 1918 « Rythmes d’une danse russe », une œuvre parfaitement abstraite et comparable dans son traité et son propos à un genre que Mondrian va porter jusqu’aux frontières du vide, comme avec sa « Composition dans le losange avec deux lignes », un modèle de dépouillement et de pureté.

C’est  vraiment tout l’intérêt de cette exposition que d’arriver à saisir l’itinéraire d’un homme bivouaquant dans différents styles avant d’acquérir et de transposer de haute lutte un univers mental innovateur qui ne peut laisser indifférent. On l’a cru trop intellectuel, solitaire et ascétique. Certaines photographies pourraient en attester où on le voit si sérieux en costume-cravate dans ses différents ateliers. Lorsque le photographe Charles Karsten le saisit dans son local de la rue du Départ, près de Montparnasse, on cherche désespérément une once de facétie. Anecdotiquement, c’est un lieu qu’il sera obligé de quitter, pour s’installer au 278 boulevard Raspail, dans les locaux des Soirées de Paris (qui existent toujours). Certains témoignages font cependant état d’un amateur de jazz aimant danser mais là aussi, paraît-il, avec le souci de ne pas faire comme tout le monde.

Mondrian meurt donc à New York en 1944 où il s’est installé quatre ans auparavant. Le « Broadway Boogie-Woogie » qu’il réalise là-bas, admirable, montre bien par la juxtaposition de bandes colorées,  sa volonté de se renouveler  et de sortir de ses fameuses cases (comme ci-contre, œuvre présentée à Marmottan).

Mais une pneumonie l’attrape au mois de février. Elle mettra fin à une production tellement personnalisée qu’elle pouvait se passer de signature. Au fond, ce que montre bien cette exposition organisée par le musée Marmottan Monet, c’est cette détermination farouche de Mondrian à tracer son propre chemin y compris au travers du cubisme à une époque où il fallait quand même un certain cran pour affirmer et démontrer qu’il y avait déjà un au-delà. Gageons qu’il s’y trouve justement, à perpétuer le dépassement de ses propres limites sous le regard soucieux de Dieu lui-même.

PHB

« Mondrian figuratif », musée Marmottan Monet, jusqu’au 26 janvier

 

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