Le sens de l’instruction

Son certif’ de 1941 en poche, un jeune écolier de 13 ans révolus ne savait pas bien entendu ce que pouvait être un « like », cette petite icône qui sert de nos jours à apprécier un post sur les réseaux sociaux. En revanche, si on lui demandait d’expliciter la géométrie de la chose au cours d’une interrogation, il pouvait répondre  tout en se grattant l’intérieur d’une narine, que pour tracer un cœur impeccable,  il fallait d’abord diviser une droite (AB), en quatre parties égales. Ensuite, à partir des points C et D comme centres, il n’avait plus qu’à tracer deux demi-conférences au-dessus de la ligne. Et qu’enfin, après avoir identifié deux triangles équilatéraux, joué de la règle et du rapporteur afin d’obtenir des arcs, il obtenait son cœur en plan. Le « Memento de poche à l’usage des candidats au Certificat d’études primaires », édition 1941, contient ce genre de pense-bête. Et cet ouvrage nous permet de mesurer -à rebours- le chemin parcouru par la connaissance.

Passionnant feuilletage. Si l’on mettait au défi en 2019, un étudiant de sciences politiques, de produire les bonnes réponses à ce que l’on réclamait autrefois à un écolier en vue d’obtenir une instruction à même de le porter tout au long de la vie, il y a fort à parier qu’il irait d’embûches en embûches.

La lecture de ce memento est saisissante. Au chapitre de la grammaire par exemple, les quelques interjections citées par l’ouvrage étaient « fi-donc, juste ciel, sabre de bois » ou encore « Ventre-saint-Gris! ». Un régal. On y révisait par ailleurs son histoire de France en partant de Clodion (428-448, le premier chef franc connu) jusqu’à Pétain, c’est dire si le fascicule était bien mis à jour. On y apprenait également la géographie et la cosmographie sous forme de « notions », un terme qui serait bien impropre actuellement tant celui qui posséderait ces fameuses notions millésimées 41, passerait aisément pour savant. Quant à l’arithmétique, c’est bien pire. À treize ans, on ne savait pas seulement compter, mais l’on maîtrisait de surcroît les fractions ordinaires, l’addition des nombres fractionnaires et jusqu’aux fractions de fractions. Les mesures de volumes (tous les volumes), les règles de trois, les règles d’escompte et incidemment les règles d’alliage, n’avaient pas non plus de secrets pour ces enfants qui connaissaient à titre d’exemple, combien il fallait de grammes d’argent de deux lingots, l’un au titre de 0,890, l’autre au titre de 0,800, pour obtenir un alliage au titre 0,850. Sauriez-vous le faire (1)? Google lui-même saurait-il répondre à cet intitulé par commande vocale?

Ils étaient également censés maîtriser les sciences physiques, connaissaient la vitesse de propagation du son à travers différents éléments et bien évidemment comme tout le monde, le principe d’Archimède. À ces matières déjà consistantes on en conviendra, s’ajoutaient les savoirs de base (et même au-delà) en botanique, en anatomie des vertébrés (et même au-delà) et ils pouvaient aussi se targuer d’en connaître un rayon au registre de l’instruction civique y compris l’impôt et le fonctionnement de l’administration. Ils étaient mûrs, sans le soupçonner, pour rejoindre le 27 rue Saint-Guillaume, le siège de Sciences Po où se fabriquent paraît-il, nos élites.

On ne sait si cela faisait partie des options mais il y avait pour les filles un rayon couture qui leur permettait (à 13 ans) de confectionner une couche-culotte, une brassière ou encore de dessiner le patron d’un béguin (bonnet à trois pièces). De la même façon, une révision complète de ce memento faisait que l’on pouvait écrire de mémoire une partition en clef de fa, juste avant (pour se détendre et pour finir), d’expliquer quel mouvement de gymnastique l’on était en droit d’attendre d’une barre fixe, de la perche oscillante ou d’une corde lisse.

C’était donc publié par la librairie Larousse et ce qui est extraordinaire, c’est que l’on y apprend beaucoup de choses. On en sort littéralement instruit. Ce volume de près de 400 pages appartenait à une certaine Yvette le Fleur, laquelle avait pris soin sur la première page, d’écrire son nom à l’ancienne avec les pleins et les déliés de rigueur. Impossible de trouver son nom sur Google mais gageons qu’avec un tel bagage scolaire, elle a pu tailler sa route quand même et résoudre la plupart des inconvénients de l’existence avec une bonne vieille règle de trois. Le certificat a été supprimé par décret, le 28 août 1989.

PHB

(1) Réponse: Il faut prendre 40 grammes au titre 0,800 et 50 grammes au titre 0,890 (c’était facile, n’est-ce pas…)

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1 réponse à Le sens de l’instruction

  1. De quoi rêver en effet…Quant à moi qui suis allée bien plus tard au Lycée Camille Sée, alors réservé aux « filles », j’y ai appris en Lettres classiques (français-latin-grec), dans la classe de couture, à faire des ourlets ou des boutonnières, précieux savoir qui m’a servi toute ma vie!

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