L’Histoire racontée par les objets

Le théâtre d’objets est actuellement à l’honneur au Mouffetard – Théâtre des arts de la marionnette, un théâtre d’objets qui nous parle intelligemment du monde, avec l’humour et la distance que permet cet art. Ainsi, la compagnie les Maladroits ouvre-t-elle la saison avec le récit de vies imaginaires, celles d’Angel et de Colette, inspirées de personnages anonymes et de faits historiques, la petite histoire racontant ainsi la grande. Après “Frères” qui nous rejouait la guerre d’Espagne à partir d’un morceau de sucre (1), voici que “Camarades”, deuxième volet d’un triptyque traitant de l’héritage entre générations, nous replonge dans Mai 68, à partir cette fois-ci… d’un morceau de craie. La créativité et la dérision sont une fois de plus au rendez-vous et ce pour notre plus grand bonheur.

Il était une fois quatre Nantais, aujourd’hui trentenaires, amis depuis l’enfance et unis comme les doigts de la main : Benjamin Ducasse, Hugo Vercelletto-Coudert, Valentin Pasgrimaud et Arno Wögerbauer. Avec des formations tout aussi hétéroclites que complémentaires (École des beaux-arts de Nantes, Conservatoire d’art dramatique de Nantes, Conservatoire de musique de Nantes et divers parcours universitaires), ces quatre-là décident un beau jour d’assouvir leur désir de théâtre et d’unir leurs talents autour d’un projet artistique. Ce sera la Compagnie Les Maladroits – appellation on ne peut plus incongrue ou pour le moins ironique tant leur dextérité est à louer – et le théâtre d’objets pour raconter le monde d’une manière ludique. Depuis 2008, les quatre compères, dans une recherche poétique du détournement d’objets non dénuée d’humour, nous racontent des histoires et, à travers elles, posent un regard critique sur notre époque.

“Le théâtre d’objets, c’est l’art des métaphores”, nous dit la compagnie. Partir d’un objet, lui accoler une métaphore, et élargir sa banque d’objets à partir de celui-ci, tel est le principe. Ainsi, pour “Frères” : le sucre, en morceaux ou en poudre, puis le café, la tasse, la cuillère, la machine à café, la cuisine, les ustensiles de cuisine… Avec la métaphore “dissolution-intégration” au centre du procédé – le morceau de sucre représentant le grand-père espagnol finira par se dissoudre dans la tasse à café symbolisant la France et lui apporter une autre saveur –, le spectacle parle d’exil et questionne la notion d’intégration.

Pour le fond : partir d’une vie anonyme, élargir cette vie à d’autres vies via des interviews et un long travail d’enquête, prendre de la distance avec l’histoire d’origine, afin qu’elle ne soit pas trop intime, et lui donner une teneur universelle, contemporaine. Ainsi le drame des réfugiés espagnols trouve-il une résonance dans la tragédie actuelle des migrants ou la cause féministe évoquée par “Camarades” dans le mouvement #MeToo… Au travail d’écriture de plateau collective, basé sur de nombreuses improvisations, s’ajoute celui d’une mise en scène collective.

Si le spectacle “Frères” interrogeait l’histoire de la génération des grands-parents des protagonistes en s’inspirant de la vie du grand-père d’un des comédiens, “Camarades” se porte sur la génération suivante, celle des parents, à travers l’histoire de Colette, née en 1948 à Saint-Nazaire et étudiante à Nantes en Mai 68.

“Camarades”, c’est l’histoire de Colette, mais sans Colette. Une histoire en creux donc racontée par les quatre comédiens, tout à la fois narrateurs et interprètes de ce récit dans une distanciation bienvenue, et une multitude d’objets : la craie, la poudre de craie, le tableau sur lequel s’écrivent les slogans, les brosses pour effacer, les transistors, le mégaphone et le téléphone à cadran… À eux quatre, les acteurs interprètent tous les personnages qui gravitent autour de Colette, féminins comme masculins : la mère et le père, femme de ménage et boucher à Saint-Nazaire, la grand-mère, tenancière de café, le frère aîné, jeune homme épris de musique et de liberté, la voisine étudiante et ses camarades de lutte, le petit ami américain… Et puis, puisqu’il s’agit pour une fois d’un 68 nantais et non parisien, la ville de Nantes, au cœur de ces combats sociaux.
“Camarades”, c’est aussi l’histoire d’une féministe dont la lutte continua après 1968, notamment à Los Angeles, aux côtés des Afro-américains et du pasteur Jackson, pour l’obtention des droits civiques…

Ce spectacle est un régal pour l’esprit ! Intelligent, ingénieux, merveilleusement réalisé et extrêmement bien joué, car les Maladroits ne sont pas seulement d’habiles manipulateurs, mais aussi d’excellents comédiens qui savent tout aussi bien nous faire rire que nous émouvoir. Il se joue jusqu’au 20 octobre au Mouffetard à Paris et sera suivi, comme actuellement pour “Frères”, d’une importante tournée. Alors si Les Maladroits passent près de chez vous, n’hésitez pas. Par ailleurs, ils travaillent déjà au troisième volet de leur triptyque, “Partisans” (titre provisoire), sur le conflit israélo-palestinien. Une affaire à suivre donc…

Isabelle Fauvel

(1)    Dates de tournée 2019-2020

“Camarades”, conception et interprétation de Benjamin Ducasse, Hugo Vercelletto-Coudert, Valentin Pasgrimaud et Arno Wögerbauer.
Du 8 au 20 octobre 2019 au Mouffetard – Théâtre des arts de la marionnette

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1 réponse à L’Histoire racontée par les objets

  1. Witt dit :

    La pièce est superbe, c’est un régal…

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